Les latitudes du cheval. Une histoire (presque) vraie sur le blog de Sylvain

Lorsque la barque de ta vie ralentit,

Ses voiles retombant mollement,

Et qu'elle s'immobilise juste au milieu de l'océan infini,

Lorsque ta vie entre en pause, ses énergies suspendues

Lorsque ton âme se fige sans vie dans ta poitrine,

Lorsque que toute animation se paralyse dans ton corps,

Ton cheval lui-même refuse obstinément d’avancer,

Il plante ses 4 sabots dans le sol, opiniâtrement.

Tout est suspendu. Arrêt sur image.

Alors, c'est que tu as atteint les latitudes du cheval,

Alors, le moment est venu de tourner ton regard vers toi-même,

Alors tu retrouveras l’essor intérieur de ton âme.

( librement traduit et adapté de la chanson de Jim Morrison des Doors Horse Latitudes)

Il y a quelques mois, quelque part en France, pendant un des derniers stages que j'ai organisés avec eQuintessence, voilà que pendant le repas de midi un homme dégingandé était assis en face de moi.

La trentaine, le visage mangé par une barbe noire, le regard perçant de celui qui est habitué à fixer l’horizon, l'allure d'un vieux loup de mer qui aurait passé sa vie à voyager. Philippe, appelons-le ainsi, était venu au stage pour aider à l'intendance.

« Et que fais-tu ici mon ami ? En connexion avec les chevaux ? lui demandai-je, surtout pour engager une conversation de table que je pensais être dans l’espace convenu de la politesse.

A mon regard interrogatif, Philippe répondit qu'il était charpentier, spécialisé dans les réparations des anciennes goélettes, ces embarcations effilées et élégantes, rachetées et rénovées à prix d’or par de riches propriétaires amoureux de l’aventure, de la mer et des grands espaces. Entre deux contrats, il était venu dans ce coin de nature pour se ressourcer en la compagnie des chevaux, en nous aidant à l'organisation du stage.

Il me raconta, alors que la Moussaka d'aubergine était servie, qu’à 16 ans, il avait quitté famille, école et petite amie pour embarquer sur un navire de plaisance qui traversait l’Atlantique, qu’à 18 ans il était devenu skipper professionnel, et avant 20 ans capitaine de vaisseau.

Dans le timbre de sa voix, j'entendais le sifflement du vent autour du mât de misaine et le clapotis de l'océan filant rapidement sur la coque en bois.

Mon intérêt grandissait. Je lui posai d’autres questions.

Avant le tiramisu, Philippe m’avait expliqué qu’il traversait régulièrement l’Atlantique, d’Est en Ouest et d’Ouest en Est.

« Lorsque l'on navigue sur un bateau à voiles, disait-il, c’est comme avec les chevaux, il faut garder l’impulsion du mouvement. Le plus important, c’est de choisir la bonne latitude pour ne pas perdre l’énergie du vent.

« La bonne latitude ? », lui demandais-je.

« Oui. Les vents ne sont pas les mêmes. Il faut naviguer assez au Nord quand tu vas vers l’Ouest pour prendre les alizés, et assez au Sud quand tu veux revenir vers l’Europe. Mais pas trop. Pas moins de 35 degrés de latitude Nord. Juste ce qu'il faut pour atteindre l'autre côté. Si ton compas n'est pas bien orienté, tu tombes dans la Latitude des Chevaux. »

Mon regard interrogateur le fit continuer.

« La latitude des chevaux. Celle du poème de Jim Morrison. C'est cet endroit, juste au milieu de l'océan. Il n'y a pas de vents. Tout s'arrête. Calme plat. Rien ne bouge. Plus de vent, plus d'énergie, plus de mouvement. Pas assez au Nord, pas d'alizés. Pas encore au Sud, pas de vents barométriques. A mi-chemin de nulle part. Complètement immobile sur l'océan. ».

Ah , répondis-je, je comprends. Comme le signal stop de l'âme. Alors en fait la véritable question, c'est …qu'est-ce qui va me redonner de l'énergie, du souffle, du mouvement vers une nouvelle direction ?

Je restais songeur. Lorsqu'elle expliquait le message des émotions, et cette émotion terrible et grise de la dépression, mon enseignante Linda Kohanov expliquait qu'une interprétation du message de cette émotion, c'est que la dépression est le signal stop de l'âme. La question à poser était donc : Quelle nouvelle direction me donne de l'énergie. Elle racontait souvent l'histoire de ce jeune millionnaire, déjà PDG d'une start-up à 25 ans. Moins de 15 ans plus tard, il n'avait même pas quarante ans, tout s'était arrêté.Diagnostic du psychiatre : dépression endogène. Il prenait des antidépresseurs, religieusement, matin et soir, depuis plusieurs années.

Mais rien ne changeait, rien ne bougeait. Tous les matins, le même ciel gris, bas, et sinistre qui se détachait sur les gratte-ciels au-dessus de Central Park au travers de la grande baie vitrée de son appartement New-Yorkais luxueux qui jouxtait l’hôtel privé Dakota, où John Lennon avait été assassiné.

Voilà une belle fin de vie, pensait-il. Voilà ce que je veux. En finir avec cette vie. Me donner à la mer. Me rendre enfin, puis disparaître dans l’infini de l’océan.

Linda raconte que ce jeune PDG millionnaire se rendit alors au volant de sa Bentley Flying Spur V8 flambant neuve dans le petit port de pêche de Montauk, tout au bout de Long Island. Il acheta, sans même prendre la peine de remplir le chèque, le bateau le plus petit, le plus minable et le plus rouillé qu'il puisse trouver, demanda que le réservoir de carburant soit purgé, et fit hisser à bord des boites de caviar et des magnums de champagne Dom Perignon millésimé. Puis, sans attendre, il hissa les voiles et prit la mer, droit vers l'Est, vent arrière, se disant que son inexpérience et la première tempête feraient l'affaire. Un peu de mouvement, enfin, la marque de champagne qu’il préférait, puis une conclusion définitive à son existence stupide, inutile et minable, tout en permettant à sa femme et à ses enfants de recevoir l'énorme prime d'assurance-vie qui les mettrait hors du besoin jusqu'à leur mort.

La précaire embarcation à voile filait vaillamment vers l’Est. Deux jours passèrent. Puis trois. Puis une semaine. Puis deux. Pas de tempête à l’horizon. Le rafiot ralentissait à présent. Puis s’arrêtait. Pas de mouvement. Calme plat, le grand cercle de l'horizon sous un ciel uniformément bleu.

Le jeune PDG commença à lire les manuels de navigation qui se trouvaient à bord. Il apprit à manier le sextant. Où se trouvait-il donc, sinon en plein milieu des latitudes du cheval ? Il voulait mourir dans le mouvement, pas se retrouver, encore et toujours, dans la même immobilité inepte. Il fallait qu'il trouve une nouvelle direction pour, enfin, en finir. Il se mit à étudier tous les manuels qui se trouvaient au fond des tiroirs, appris à lire les étoiles, et profita du moindre souffle de vent. Chaque mouvement du rafiot lui donnait à présent une énergie toute nouvelle. Le courant de la vie revenait tandis que les alizés gonflaient les voiles trouées. Une nouvelle direction à sa vie. Le PDG , dit l'histoire, finit par accoster aux îles du Cap Vert à bord de son désolant voilier, entra dans la première cabine téléphonique qu'il vit, vendit toutes ses actions, et devint un des meilleurs skippers professionnels sur les trajets transatlantiques...

Philippe attendait en face de moi, ses yeux clairs fixés sur un point au-delà de l'horizon, avec la patience du marin accoutumé aux éléments.

« Les latitudes du cheval » disait - il. « Et tu sais pourquoi ? »

Je revins dans le présent, la tasse de café devant moi, mes mains posées sur la table de bois.

« Pourquoi le cheval ? Pourquoi les latitudes des chevaux. Tu sais pourquoi ? » continuait Philippe, avec l’expression de celui qui va révéler un vilain secret.

« Euh… non , répondis-je vaguement, « Je ne sais pas…. Oui. Bien sur. Tout s’arrête. Pourquoi les chevaux, alors ? »

« Parce que, à ces latitudes, on peut rester bloqué plusieurs semaines. Avant, il n’y avait pas de voitures. Le seul moyen de se déplacer en arrivant aux Amériques, c’était d’emporter des chevaux dans les cales des bateaux. Lorsque rien ne bougeait plus, la seule solution, c'était de jeter les chevaux par-dessus bord. Ils boivent dix fois plus qu'un marin. A ces latitudes, il faut attendre longtemps. C'était eux ou nous. »

Mes yeux s'agrandissaient. Je voyais la scène, tout en refusant de la voir.

« Oui, c’est eux ou nous, insistait Philippe d’un air convaincu.

Ils viennent de la mer. Ils retournent à la mer. Les chevaux. Nous, on continue à naviguer. On continue à avancer. On doit prendre les vents favorables. On jetait les chevaux à l’eau. C’est la meilleure solution. »

Pendant que Philippe parlait, se sentais sur mon cuir chevelu comme une armée de petits insectes, comme un courant électrique qui parcourait la surface de mon crâne. Une émotion d’horreur. Lorsque je ressens des sensations nouvelles dans mon corps, j’ai appris à ne pas les juger ou les rejeter. Au contraire, je me concentre sur la sensation. Je demande simplement à la sensation dans mon corps : « As-tu donc un message à me délivrer, sensation horrible ? ».

Au cours des années, j’ai accumulé beaucoup d’expériences qui sembleraient incroyables à de nombreuses personnes rationnelles. Des expériences de la limite, des ressentis d’appartenances à des règnes non-humains, des apprentissages de vie relatifs à ce que le Dr Jerome Bernstein, un autre psychiatre américain, spécialiste de la culture Navajo, a appelé les personnalités Borderland, ces personnalités comme la mienne qui explorent les limites de la réalité.

Des images apparurent. En moi, l'image des chevaux se débattant au milieu de l’océan remuait les vagues de mémoires passées. Elle résonnait de synchronicités et allumait des foyers d'énergie dans mon cerveau. Des anciens points d’énergie, les mémoires événements passés. Ma propre vie ? La vie d’un autre ? Jeter les chevaux