La porte entre les mondes – Une lettre de Sylvain – Avril 2017

La porte entre les mondes – Une lettre de Sylvain – Avril 2017

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La semaine dernière, très tôt le matin, je me trouvais dans un train rapide filant tout droit vers la Belgique où j'allais donner une conférence et un stage de connexion avec les chevaux.

La veille, la journée avait été un peu difficile. Trop de charges émotionnelles, trop de personnes déprimées, le burnout, la colère de ceux qui se sentent piégés dans leur vie.

Alors je somnolais dans ce train, bercé par le rythme des rails et des roues.

Bruxelles était desservie par toute une succession de gares. Schuman, Midi, Luxembourg, dans un demi-sommeil j'entendais leurs noms. Puis, une annonce, un incendie dans la gare centrale, le train qui stoppe brutalement. J'ouvrai les yeux, encore endormi. Des centaines de personnes couraient sur les quais pour attraper leur correspondance par le métro. Dans le wagon, tous les voyageurs qui se levaient en maugréant, saisissaient leurs bagages et leurs manteaux, se bousculaient sans égards pour être les premiers à sortir.

J'avais l'impression de ne plus savoir où j'allais, qui j'étais, ni de comprendre la raison de tout cela. L'air froid, la foule qui court dans les couloirs, des escaliers éclairés de néons clignotants, et me voilà sous une pluie battante, dans une avenue bruyante de Bruxelles, bordée des deux côtés d’immenses cubes de verre et d'acier, les bâtiments écrasants de la commission européenne. Des banques, des buildings administratifs, avec leurs centaines de vitres carrées qui me regardaient. Des centaines de bureaux semblaient me dire, dans mon demi-sommeil : " tu n'es rien, tu n'as pas d'importance, toi, petit humain, face à la puissance du grand capital. Ne pense pas. N'agis pas. Suis le troupeau. Nous décidons pour toi".

Autour de moi, du béton, de la grisaille, du métal, des voitures, les jurons lancés par ceux qui appelaient en vain des taxis ou tentaient de trouver un itinéraire, les yeux rivés sur leur smartphone. Dans cette ambiance de fin du monde, au milieu de la foule qui courait, les voitures lancées à pleine allure sous la pluie froide passant à quelques mètres de moi, il me semblait entendre des voix qui parlaient dans ma tête et me disaient : " va tout droit, ne regarde ni à droite ni à gauche. Ne regarde pas au-delà. Marche droit et ne t'écarte pas de la ligne tracée. Que tout soit droit, ordonné, automatique. Obéis nous, et tout ira bien. N'essaie pas d'ouvrir les portes fermées, car ce qui est derrière est dangereux pour toi. Surtout, n'écoute jamais la nature car elle est désordonnée".

Je me rappelais ce vieux film américain de science-fiction de John Carpenter, "THEY LIVE". John Nada y est un SDF qui parcourt l'Amérique des années 80, enchainant les petits boulots sous-payés dans des chantiers minables dirigés par des contremaitres obtus (Nada signifie " Rien" en Espagnol). Dans une antique maison abandonnée, John Nada va découvrir des lunettes spéciales qui montrent la réalité telle qu'elle est: le monde est en réalité gouverné par des extraterrestres qui maintiennent l'humanité dans un état d'hypnose et de sommeil au moyen d'images subliminales influençant leur conscience.

Nous y sommes, me disais-je...dans cet univers de verre, seul le pouvoir de l'argent compte. Le désir de gagner, d''accumuler des biens et de consommer, il est instillé dans notre conscience au travers de ces murs de verre.

Dans ce monde, le cercle de la vie, ma propre vie, cela ne représente rien. Je ne suis rien. Ici, seule la loi de l’Euro compte. La beauté de la nature sauvage, incontrôlée et libre y est inconnue. Il n'y a pas d'animaux, il n'y a pas d'arbres ni de verdure. Il n'y a pas de beauté, d'harmonie, de paysages, de pierres, de collines ou d'histoires. Il n'y a que la loi du plus fort, la loi du gain, la pensée qui pense en ligne droite. Je voyais les fenêtres de verre me regarder, alors que je courais sous la pluie. Les centaines d'yeux d'un prédateur extraterrestre.

La volonté du prédateur est dirigée tout droit vers sa proie, et sa proie, c’était moi, c’est nous.

Mais, moins d'une heure plus tard, je suivais les méandres d'une petite route de campagne, je prenais un chemin de terre, puis j'étais dans les vertes collines et les vallons abouchant à la vallée de la Meuse, en Ardennes. Une amie m'attendait avec un grand sourire et le regard clair. Une vallée entière, héritage de famille, était peuplée par des dizaines de chevaux en liberté, dans les courbes verdoyantes, sous un petit bois de sapins et de bouleaux. Dans la nature, tout est circulaire. Tout est courbe, tout décrit de grands cercles, sans ordre apparent, dans le fouillis des forces de la vie. Il y a un début, et il y a inévitablement la fin, afin qu'autre chose puisse naître, quelque chose d'imprévu, d'inattendu. Dans la nature, le grand cercle sacré est celui de tous les possibles.

Un grand voyageur, Antoine de Saint-Exupéry, essayait d'éveiller les hommes, d'élargir le cercle de la conscience humaine en ouvrant des portes entre les mondes. Il disait à ceux qu'il ne comprenait pas " si tu es différent de moi, mon frère, loin de me me léser, tu m'enrichis". Il disait à ceux qui ne le comprenaient pas : " Connaître, ce n'est pas démontrer ni expliquer. Connaître, c'est accéder à la vision". Il disait à tous: "On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux".

Et, alors que je me préparais à une journée avec les chevaux, avec ceux qui voulaient apprendre à mieux les connaître, pour moi, le plus important de ce Saint-Ex disait, c'était cette phrase: "Il n'y a pas de solution toute faite, il n'y a que des forces en marche".

Pour découvrir le sens de tout ce qui nous entoure, et la porte entre les mondes pour comprendre le message du peuple des chevaux n'y a pas de solutions qui apparaissent toutes seules, bien empaquetées, manufacturées, des solutions avec une étiquette "en promotion" en vente sur les rayons d'un supermarché.

La porte entre les mondes, la pensée qui sort de sa prison, l'intuition véritable, c'est comme un cheval qui marche, c'est une force vivante en marche. C'est cette force avec laquelle on marche lorsqu’on est avec un cheval. Ce n'est pas du tout la force qui nous étreint lorsque l'on est dans une avenue de Bruxelles, entouré par des bâtiments administratifs ... La force de la vie est constamment en mouvement. On ne peut pas la contrôler entièrement, et c'est par cette absence de contrôle, par son imprévisibilité, que la relation se crée. C'est cette même force qui m'animait lorsque j'ai entrepris de faire collaborer ensemble hommes et chevaux, bien loin des habitudes et des usages de l'équitation classique. Quand on laisse un cheval s'exprimer, sans le contrôler, il nous partage sa connaissance de la terre, de l'air, il nous porte sur des chemins qu'il connait lui-même, tout spécialement s'il s'agit de franchir un passage difficile ou périlleux.

Sur ce lieu, en Belgique, au milieu d'un bois de bouleaux, près d'une rivière, mon amie organisait des cercles chamaniques et des huttes de sudation. Lorsque l'on fait appel consciemment aux forces vivantes de la nature, on découvre, chose incroyable pour un esprit cartésien, que ces forces l'entendent et y répondent. En ce lieu, je pouvais ressentir les forces de la nature qui avaient été mises en mouvement par les cérémonies, les feux sacrés, les chants et l'attention des cercles d'humains. L'air y vibrait de manière particulière, les bruits de la forêt y avaient une résonance différente, les rayons du soleil y pénétraient avec un scintillement tout spécial. Les chevaux pâturaient à quelques mètres de là, dans la forêt, où les cercles de pierre et la cendre blanche attendaient patiemment le jour où le feu allait revenir.

Prendre le temps pour soi, ressentir avec soin toutes les sensations dans son corps, découvrir le message de chaque sensation, de chaque énergie en mouvement, à la racine de chaque émotion.

Les chevaux nous entouraient, ils nous regardaient, ils semblaient nous comprendre.

En quelques secondes, en silence, sur un signe de mon amie, ils se mirent en file indienne, et commencèrent tous à marcher vers la carrière.

Moment magique, moment sacré: la journée de stage pouvait commencer dans le cercle de tous les possibles.

Votre ami,

Sylvain.

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