Cela devait être plus simple. La lettre de Sylvain en mai 2016

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Bonjour à tous.

Aujourd’hui, je voulais vous partager une histoire.

Les histoires flottent autour de nous comme la brume lors des jours de pluie. Les histoires sont avec nous depuis l’origine des temps.Certains pensent que, en réalité, tout n’est qu’une histoire que l’on se raconte, même la vie quotidienne qui semble si réelle. Les histoires se déplacent à nos côtés comme un nuage, le nuage de toutes les histoires que nous n'avons pas vécu, où que nous n'avons pas voulu vivre. Si nous écoutions plus les histoires autour de nous, le monde serait plus simple!

A l'entrée d'un des anciens gratte-ciels de Manhattan, près de Wall Street, il y a une grande statue, une statue monumentale à la gloire de l’un des économistes créateurs de la finance mondiale. La statue était constamment salie par des déjections d’oiseaux, alors que toutes les statues voisines restaient tout à fait propres. On voit bien que dans la finance, il y en a qui n’ont pas les mains propres, disaient les gens en passant devant. C’était devenu une plaisanterie chez les employés de Wall Street. Ceux qui ont créé le système financier, ils nous ont vraiment mis dans la m…, et même les oiseaux le savent, disaient-ils avec un sourire narquois. Alors les PDG des sociétés financières de Wall Street payaient des nettoyages quotidiens de la statue, pour qu’elle apparaisse bien blanche et propre. Le coût de ces nettoyages, des échafaudages et des produits spéciaux, devenait de plus en plus prohibitif. Même dans ce temple de la finance, la crise économique était bien là, et les crédits pour l’entretien diminuaient chaque année. En plus, les nettoyages répétés au Karcher étaient en train d'abîmer la pierre et de défigurer ce personnage illustre de l’économie mondialisée….

Mais personne n’avait de solution à proposer, alors on nettoyait, encore et encore.

Un jour, un des employés de la société de nettoyage, sans doute fatigué par les procédures de nettoyage répétitives, finit par se demander pourquoi cette statue était salie par les oiseaux, alors que, juste à côté, les autres statues restaient bien propres et blanches. Est-ce que ces oiseaux étaient câblés sur CNN, ou alors avaient–ils entendu parler des scandales financiers de Wall Street? Il faut dire que cet employé était un amoureux de la nature et des animaux – cela existe, même au milieu de Manhattan ! Il n’avait pas fait d’études, mais il connaissait parfaitement toutes les espèces d’animaux qui avaient colonisé la grande ville de New York. Les business men dont il nettoyait chaque jour les bureaux pensent que, à New York, il n’y a que des pigeons et des rats. Mais, lui, il savait bien que beaucoup d’autres animaux vivent entre les gratte-ciels. Il les avait observés à l’aube, lorsqu’il commençait sa journée, les coyotes hurleurs en quête d’un mauvais coup, les ratons laveurs des berges de l’Hudson, les renards roux aux immenses oreilles, les lapins, les musaraignes, les innombrables écureuils qui colonisaient jusqu’au sommet les buildings les plus vertigineux, toutes les espèces d’oiseaux, de reptiles et de batraciens, et il avait même observé, avec une distance respectable, des putois. Il demanda à un de ses amis qui travaillait au musée d'histoire naturelle de la ville de New York de venir l’aider à comprendre cet étrange phénomène. Tous les deux, ils venaient chaque jour observer les grands oiseaux noirs pour essayer de comprendre ce qui se passait.

Un jour, alors qu'ils étaient à leur poste d’observation, en début de soirée, après leur journée de travail, ils virent tout un groupe de plusieurs centaines de ces volatiles noirs, une sorte de corneille, arriver tous en même temps sur la statue, puis repartir tous ensemble, avec des croassements de satisfaction, peu après la tombée de la nuit.

Tous les soirs, à la même heure, peu après le coucher du soleil, les corneilles arrivaient en grands nuages sombres, se posaient sur la statue, et la salissaient abondamment de leurs déjections. Après quelques heures, les oiseaux repartaient tous ensemble. Les deux amis se demandaient bien quelle était la clé du mystère. Des corneilles qui militent contre l’économie mondialisée ? Une malédiction jetée par le président d’un pays pauvre d’Afrique ? Un subtil message de la Terre – Mère ?

Ces amis de la société de nettoyage savaient que, dans la nature, rien ne se fait par hasard, car tout est régi par une loi d’harmonie universelle. Alors ils demandèrent à un de leurs amis, passionné des oiseaux, de venir les rejoindre. En fait, les oiseaux venaient tous les jours à la même heure parce qu’ils trouvaient quelque chose à manger sur la statue. Les trois personnes demandèrent alors à un employé municipal de leur prêter son chariot élévateur, pour observer de plus près cet étrange phénomène. Ils remarquèrent que la surface de la pierre était envahie par une certaine espèce d’araignée. Une quatrième personne vint les rejoindre sur le chariot élévateur, un employé municipal passionné des insectes. Il étudia la surface de la statue au microscope, et conclut que, dans les anfractuosités de la statue, il y avait une grande population d'une certaine espèce de moucheron, cette espèce étant la nourriture préférée de ces araignées. Tous les quatre, ils se rendirent compte que, peu après le coucher du soleil, un puissant éclairage de projecteurs se mettait en marche pour éclairer la statue du distingué économiste, un éclairage spécial, probablement subventionné avec gratitude par les financiers de Wall Street. Le spécialiste des insectes constata que la couleur spéciale de ces projecteurs était exactement la fréquence lumineuse qui déclenchait l’accouplement chez cette espèce particulière de moucherons. Le projecteur s’allumant, les moucherons arrivaient en masse pour participer à la fête…Mais ces moucherons étaient aussi la principale source de nourriture d’une certaine espèce d'araignée, et cette araignée était le plat favori des oiseaux, qui venaient donc prendre leur repas dès que l'éclairage s’illuminait, peu après le coucher du soleil.

Les quatre amis écrivirent un rapport complet à la mairie de New York, avec copie aux entreprises du NASDAQ, en recommandant de décaler l'allumage des projecteurs d'environ une demi-heure. Une semaine après, la statue restait propre et blanche comme le cœur d’un militant pour l’économie alternative….Le signal lumineux n’appelant plus les moucherons, les araignées déménagèrent ailleurs, et les oiseaux ne venaient plus se poser plus sur la statue. Solution simple et peu couteuse, problème résolu, le service du nettoyage municipal de Manhattan félicita les employés pour cette belle recherche, leur rappelant tout de même que leur travail, c’était de nettoyer, pas de faire des enquêtes policières…

J'ai entendu dire que la signature de l'égoïsme, c'est de s'opposer au processus de dissolution naturelle. Le rythme de la nature propose sans cesse une création et une dissolution. Tout ce qui est créé grandit, mûrit, puis est dissous par les processus naturels. Pour celui qui s’oppose à ce rythme naturel, les complications commencent ! Car, dans les règnes naturels, tout est connecté, tout est relié. Nous ne le percevons plus, parce que la plupart d’entre nous ne vivent pas au quotidien dans un environnement naturel.

Dans la nature, lorsque la pluie tombe, des ruisseaux se forment, la terre se dissout, et voilà des rigoles qui se forment, des ravines et des calanques qui deviennent des tranchées et des vallées, et après un peu de temps, le grand canyon du Colorado avec ses 400 kilomètres de long et ses 1500 mètres de profondeur…. Pas chez nous, en France, bien sûr. En France, les routes sont des rubans de goudron bien noirs et bien lisses. Mais, en réalité, l'effort collectif nécessaire pour maintenir les voies de circulation est absolument énorme.

Mon enseignante Linda Kohanov disait que la civilisation actuelle s'est construite sur le dos du cheval, parce que c’est lorsqu’on a domestiqué les chevaux, et qu’on les a attelés à des chariots pour transporter des marchandises que les premières routes carrossables ont été créées, permettant le développement des villes. Déjà, aux temps des Romains, les germes de notre civilisation mondialisée étaient semés. Les grandes roues des chariots passaient sur les voies romaines qui traversaient la France du Sud au Nord, de Arles à Boulogne-sur-Mer. Maintenant, les autoroutes payantes, et mêmes les pistes d'aviation nous permettent de voyager facilement d'un endroit à l'autre de la planète.

Est-ce vraiment un progrès ? D'un certain point de vue, sans doute. Mais d’un autre point de vue, notre monde est devenu bien compliqué.

Lorsque j'étais sur la réserve amérindienne Navajo, j’ai vécu une autre expérience. Les amérindiens n’ont pas une culture des villes. Ils sont nomades, se déplaçant entre des camps d’été et d’hiver, des habitations faciles à construire, peu couteuses et porteuses de sens. Il n’y a pas d’agglomérations, on se rassemble pour les moments importants de l’année et pour des cérémonies familiales. Pour les Navajo, le Hogan, l’habitation traditionnelle, est un résumé de leur philosophie. La tradition dit qu’un Hogan doit être construit en une seule journée, et c’est encore le cas de nos jours. En dehors des grands axes, les routes ne sont pas maintenues, ce sont des pistes en terre, et l'érosion creuse sans cesse dans le sable. Chacun participe à l’entretien des pistes dont il pense qu’elles sont utiles, en jetant des branchages dans les ravines qui s’y forment, quand ils passent par là. Et si la piste est trop mauvaise, l’érosion trop forte, il faut revenir à la tradition et se déplacer à cheval. C’est un retour à la simplicité et à la lenteur.

Clayson Benally est musicien dans un groupe de Rock célèbre sur la Nation Navajo, le groupe Sihasin (cela veut dire « Espoir » en Navajo), et il est aussi un excellent chanteur traditionnel. Clayson adore les chevaux que son père et sa sœur lui ont donnés et il les monte avec beaucoup de respect et une approche très traditionnelle. Lorsque je l’ai rencontré à l’est de la « Big Rez », la réserve Navajo, il m’a raconté que, avant les blancs, tout se transmettait oralement, par des chants et des histoires. Et beaucoup de ces chants s’apprenaient en montant à cheval. Il disait que, lorsque l’on chante en mouvement, la mémorisation est beaucoup plus efficace – ce que des recherches récentes ont confirmé d’ailleurs. Pour garder une pensée vivante, le mouvement est nécessaire. Le mouvement est la vie. La pensée est mouvement. Ceux qui montent à cheval le savent par expérience. Pour eux, ce ne sont pas des mots écrits, c’est un savoir gravé dans le corps ! A l’instant où tu penses un mouvement, ton cheval bouge. Si tu penses, en traversant un pont surplombant une voie rapide, que ton cheval va être effrayé et va se mettre à courir, c’est certainement ce qui va se passer au même instant. Si tu penses, alors que tu galopes dans un chemin creux, que ton cheval va magnifiquement sauter ce tronc qui barre le passage, c’est ce qui va arriver en quelques millisecondes.

Les chevaux ont beaucoup à nous dire, et beaucoup à nous apprendre. Mais, pour les entendre chuchoter à nos oreilles, nous devrons retrouver la simplicité des arbres, des herbes et des fleurs. Nous devrons respecter et connaître les rythmes de notre Terre, les rythmes de la nature et des éléments qui sont aussi les rythmes de notre propre cœur.

Respirant dans ce rythme, dans le balancement d’un petit trot, nous retrouverons enfin le sens intérieur, l’histoire de notre propre vie, la voix de celui que nous sommes en réalité.

Votre ami en eQuintessence,

Sylvain Gillier

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