La lettre de Sylvain - Avril 2016 - lorsque les rivières couleront à l'envers

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Bonjour à tous. Me voici de retour pour quelques mots autour des traditions amérindiennes du cheval et des infos sur le déroulé des prochaines activités que nous organisons cet été avec eQuintessence et l'aide de bénévoles et sympathisants de nos associations. Ce début de printemps je suis entre deux continents, entre deux mondes. Plusieurs déplacements aux États-Unis, sur la côte Est, près de New York et dans la réserve amérindienne Navajo pour préparer et organiser les événements en automne prochain et au printemps 2017.

Dans l'ancien monde comme dans le Nouveau Monde, sur les deux rives de l'océan atlantique, nos compagnons chevaux sont des êtres de légende, ou des êtres sacrés comme le dit Leland Grass , un Ancien du cercle Navajo Nohooka' Diné. Les chevaux cherchent à aider les humains, même lorsque les êtres humains ne les comprennent pas. Ils veulent vraiment nous faire prendre conscience que nous vivons un bouleversement majeur de nos conditions de vie, un changement d'époque radical. Les Ancêtres Chevaux, pour reprendre les mots de Linda Kohanov dans son livre " Le Tao du Cheval", l'âme - groupe des chevaux, souhaitent continuer à nous aider, cette fois non plus en mettant à notre service leurs forces physiques mais en nous apportant leur soutien sur le plan psychique. Et je suis d'avis que ce soutien va devenir très utile lors des périodes troublées et chaotiques que nous vivons.

Notre époque est celle de l'accomplissement, c'est une époque où tout bouge très rapidement. Aujourd'hui, l'important, ce n'est pas tellement ce que l'on dit, les théories et les images, les paroles dites ou les mots que l'on écrit. Ce qui est important, ce sont les actes.

Il y a une ancienne prophétie des Indiens des Plaines qui dit que un temps viendra où les rivières couleront à l'envers et où le chemin des étoiles et du soleil sera inversé. Dans ce temps, le centre de la Terre sera déplacé, l'homme perdra son centre intérieur, et il ne respectera plus ni son environnement, la nature, le cercle de ses amis, ni finalement sa propre essence d'être sacré. Dans ce temps, tout retournera petit à petit vers son centre, la distance entre les êtres et les choses deviendra plus ténue, et à la fin seule la vérité restera.

Lorsque j'étais dans un campement traditionnel Navajo, près de Page en Arizona, le couple d'éleveurs de moutons qui m'hébergeait m'a expliqué que il y a une soixantaine d'années, cette région située au tout début du Grand Canyon du Colorado était une des plus isolées de la planète. Elle était très difficile d'accès, et à cause de sa grande beauté, de ses arches de pierre et de ses paysages extraordinaires, elle était considérée par toutes les tribus amérindiennes alentour comme une terre sacrée et inviolable.

Ce n'est que dans les années 50 que l'homme blanc a eu l'idée de construire un grand barrage, une route carrossable pour amener des matériaux, et autour de ce barrage s'est rapidement construite une ville laide et sans histoire, la ville de Page, une ville qui n'a d'autre signification et symbolisme que celui de l'homme blanc, créature qui n'hésite pas à faire disparaître des sites sacrés et submerger une région entière d'un simple trait de plume sur un document administratif.

Page, aujourd'hui, c'est une ville sans autre intérêt que de servir de port d'attache pour la flottille de bateaux de touristes venant prendre quelques jours de vacances en naviguant sur un lac artificiel entouré de paysages qui sont parmi les plus extraordinaires de la planète.

Ce que je me disais en voyant tout ce gâchis, c'est que le temps où les rivières coulent à l'envers, c'est maintenant.

Les rivières coulent à l'envers, parce que les courants d'eau sont arrêtés par les barrages , le soleil et les étoiles tournent à l'envers, et les êtres humains ont perdu leur centre spirituel, occupés qu'ils sont à voyager autour de la planète dans de grands oiseaux de fer qui inversent la marche du temps.

Et, sans doute, c'est pour cela que les esprits de la nature, les arbres, les végétaux, et aussi nos compagnons à quatre pattes, les animaux, veulent nous expliquer comment retourner à nos propres racines et à notre propre centre.

Pour réaliser cela, il est nécessaire de prendre profondément conscience que les éléments naturels et les sociétés humaines ont un centre. Il y a un centre de gravité, un point unique autour duquel tout s'organise et duquel tout provient, un sens primordial et une signification centrale. Il y a une histoire qui explique qui nous sommes et d'où nous venons. Et les chevaux font partie de cette histoire, car ils sont nos compagnons et partenaires depuis presque 30 000 ans - les premières représentations sculptées, au paléolithique, sont des sculptures de chevaux.

Pour les Navajo, le centre de tout, c'est l'habitation traditionnelle, le Hogan. Structure octogonale en bois, ouverte à l'Est, c'est l'habitation primordiale, tout à la fois chambre à coucher, école, hôpital, maternité, cuisine et chapelle. C'est un lieu hautement symbolique où chaque chose et rangée à la juste place symbolique.

Dans le travail au quotidien avec les chevaux, c'est la même chose. Il n'y a pas un moment où on travaille avec le cheval, et un moment où on s'amuse avec lui. La présence au cheval implique notre être entier avec ses émotions, sa connaissance, ses représentations mentales, ses hésitations et ses projections. Chaque geste que nous faisons, tout ce que nous sommes avec le cheval a une signification pour lui. C'est pour cela que ce que l'on appelle "éthologie" n'est pas forcément la meilleure méthode pour apprendre à monter à cheval, parce que le cheval apprend très rapidement. Il apprend aussi rapidement un comportement utile au cavalier, par exemple de changer d'allure par un simple déplacement du centre de gravité, que un comportement insupportable ou même dangereux. J'ai vu une cavalière de haut niveau qui ne pouvait même plus monter sur son magnifique étalon noir de jais parce qu'elle se faisait mordre dès qu'elle portait le pied à l'étrier.

Dans notre vie entière, c'est un peu la même chose, la relation que nous avons aux autres, à la nature, à l'univers tout entier, et sans oublier la relation que nous avons à nous-même, c'est une relation qui est basé sur le sens profond des choses et leur organisation par rapport à un centre de gravité. Il n'y a pas un moment de la vie où l'on fait de grandes philosophie, et au moment suivant on oublie tout devant un bon verre, mais chaque acte que nous posons a un sens symbolique. Chaque parole, chaque acte, chaque émotion et chaque pensée peut être un facteur d'harmonie et d'équilibre, ou au contraire de chaos et de déséquilibre. C'est encore plus vrai lorsque nous sommes avec un cheval, parce que il nous tend à chaque instant un miroir reflétant qui nous sommes en réalité.

On dit que aux États-Unis, les premiers trappeurs ont amadoué les Amérindiens avec des colifichets et des bijoux sans valeur avant de leur prendre absolument tout ce qu'ils avaient: leur terre, leurs femmes, leurs biens, leurs culture, et finalement même leur pensée. L'histoire de l'Amérique, c'est une suite de génocides, d'ethnocides ( on assassine les cultures déviantes), puis finalement d'égocides. Après avoir rendu les religions amérindiennes illégales, interdit à l'homme rouge de parler ses langues, cela finit par tuer même l'estime de soi-même, pour que en fin de compte celui que l'on veut faire disparaître finisse par se suicider ou s'abrutir dans l'alcool. Mais, dans notre propre civilisation Européenne, le même processus est à l'œuvre. Nous sommes entièrement dépossédés de notre pouvoir d'agir librement. Encore mieux, c'est nous-même qui remettons notre pouvoir, ou qui l'échangeons contre quelque chose qui n'a aucune valeur.

Nous sommes dépossédés du lien que nous avons avec la nature, et cela commence par les pieds. Sentir le sol vivant sous ses pieds, c'est la première liberté que nous avons. Lorsque l'on sent le sol sous ses pieds, on voit la nature comme des processus vivants, et non pas comme une collection d'objets manufacturés. Être avec les chevaux, c'est pareil. Un cheval ferré n'a pas la même énergie qu'un cheval pieds nus. L'énergie vivante qui circule dans son corps est totalement différente. Pierre Enoff, qui grogne et milite contre le ferrage des chevaux y compris au Salon du Cheval de Paris, l'a bien compris.

Dans un sens, c'est nous-même qui nous sommes séparés du sol. C'est nous-mêmes qui sommes dépossédés de nos moments de pouvoir, lorsque nous nous réveillons avec le radio-réveil parce que "il faut bien gagner sa vie" et que l'on s'endort avec une petite pilule parce que " c'est le docteur qui l'a prescrit".

Les chevaux sont très sensibles à l'intention. Chez les Amérindiens, on dit que lorsque le cheval renifle, il connaît déjà celui qui vient à lui et combien de temps il va devoir travailler. Les chevaux sont sensibles à l'intention, au fait que nous avons du temps pour eux, de la disponibilité, ou alors que leur présence avec nous correspond seulement à une activité notée sur notre agenda. Le problème actuel, c'est notre contrôle mental. Nous n'avons même plus besoin que quelqu'un d'autre nous contrôle, puisque nous contrôlons nous mêmes ce que nous devrions penser, devrions ressentir ou ce que nous devrions faire. Certains parlent d'un esclavage moderne, où l'homme a fini par échanger sa liberté première contre des biens de consommation matériels. La pensée tournée vers les biens matériels remplace la pensée tournée vers les valeurs primordiales et spirituelles. L'agenda de la journée remplace le respect de la nature, le contact avec les êtres vivants et les échanges dans les communautés autour de nous. N'est-ce pas le message du peuple des chevaux ? Reprendre notre pouvoir, c'est apprendre à monter pieds nus, sans le mors et sans la selle, mais aussi et surtout sans l'agenda et sans constructions mentales.

Pour terminer, je voudrais laisser la parole à mon ami Leland Grass. Cela fait presque une dizaine d'années que Leland a une activité courageuse d'ateliers et de séminaires sur le territoire de la Nation Navajo, aux États-Unis. Il y a beaucoup de chevaux sauvages en liberté sur cette terre, à peu près 65 000 sur une surface grande comme deux fois la Belgique. Plutôt que d'obéir aux ordres du gouvernement, Leland a préféré apprendre aux communautés Navajo comment domestiquer puis éduquer à la présence de l'homme ces chevaux qui, souvent, n'ont jamais été touché par un humain. Il y a des approches traditionnelles pour habituer un cheval à la présence de l'homme, avec des chants et certaines cérémonies. C'est un acte de réappropriation culturelle et aussi une aide pour le peuple des chevaux. Leland propose ces séminaires gratuitement et je lui ai proposé de faire mieux connaître son action en France et en Europe. Je pense vraiment que c'est une action concrète pour "faire couler les rivières dans le bon sens". D'ailleurs, vous pouvez regarder cette vidéo où il explique lui - même son action. Si vous voulez l'aider concrètement, c'est possible ici par Paypal, ou alors sur le site officiel de l'American Indian Institute.

Nous mettons ces enseignements en pratique dans un stage, début mai ( c'est presque complet déjà!), et je donnerai aussi sur le même thème une conférence à Rambouillet le 27 mai au soir.

Nos stages avancés de Juillet, destinés aux amis qui ont déjà suivi des activités avec eQuintessence, sont à présent ouverts, et pour ceux qui voudraient mieux nous connaître, il y a encore quelques places sur le stage des 24 au 26 Juin, à l'ïle de Ré, dans le très beau centre équestre et école d'équitation éthologique de Jean Philippe Fradet et Joelle Franrenet qui ont la gentillesse de nous accueillir.

A tout bientôt,

avec mes amitiés chaleureuses,

Sylvain

Sylvain

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