Les deux mondes et la légende du cheval.

Les deux mondes et la légende du cheval.

La lettre de Sylvain, Février 2016

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La légende du cheval

Le partenariat avec le parc naturel où j'habite stipule que, en hiver, je fais une rotation de pâture pour les chevaux dont je m’occupe. Les trois juments Camargue, un beau hongre blanc et noir, et un immense percheron aussi pacifique qu’impressionnant partagent la pâture d’hiver sur une langue de terrain assez étroite, à peine une centaine de mètres de large, mais qui fait en longueur beaucoup plus que un kilomètre en suivant les méandres d'une rivière bordée d’aulnes et de prairies humides. Leur jeu favori – et aussi mon plaisir presque quotidien – c’est de courir avec eux depuis une extrémité de la pâture à l’autre. Les chevaux ont besoin de bouger, et les matins, je viens les exercer individuellement, tantôt à pied, tantôt en monte à cru. C'est une discipline quotidienne où chaque cheval affine sa relation avec les êtres humains.

Monter à cheval en équitation naturelle, c'est comme de jouer d'un instrument de musique à l’accord très fin est très précis. Chaque mouvement du corps, chaque appui, chaque modification imperceptible du centre de gravité, tout influe sur l’équilibre naturel du cheval en mouvement. Des cavaliers expérimentés m’ont dit que la position de leur langue dans la bouche influe sur la trajectoire du cheval. Même l'intention, la respiration et le point sur lesquels sont dirigés notre attention, tout influe sur cet accord délicat entre le cheval et son cavalier.

Alors, pendant les semaines et les mois d'hiver, sous la grisaille, dans le froid et la pluie, enveloppé par la lumière blanche du matin, je fais mes gammes avec les juments. Ce n’est pas une routine, c’est une expérience sans cesse renouvelée. Les chevaux apprécient ces exercices de précision. Il n'est pas rare que, quand j'arrive à la pâture les juments accourent vers moi au galop et se battent pour avoir le privilège de commencer les exercices en premier. Nous débutons par la prise de contact, la syntonisation incontournable entre deux vibrations d’abord différentes, puis qui s’accordent et s’harmonisent. Le travail avec un cheval, c’est essentiellement un travail de l’énergie en mouvement. C'est un moment de symbiose, un petit voyage dans l’inconnu, un instant privilégié de concentration sur le présent.

Le cheval, son cavalier, et aussi tout l'environnement participe à la délicate construction d’une matrice énergétique qui crée le mouvement. Ensemble, comme unis en un seul corps, nous franchissons la barrière, nous trottons sur la route, et nous entrons dans un deuxième monde, le monde oublié de la nature, des arbres, des éléments, et des animaux dans leur milieu naturel. Le vent du nord qui souffle en rafale, la pluie glacée qui tombe en gouttes serrées ou qui se dépose comme un brouillard, les averses de grêle, mais aussi le grand arc-en-ciel qui nous enveloppe dans une lumière diaphane. Même le goudron de la route mouillée fait partie du voyage, avec les mandalas irisés et chevelus dessiné par des gouttes d'huile perdues sur l’asphalte par un vieux tracteur, images -miroir du grand arc en ciel qui remplit le ciel d'un bout à l'autre. .

Chacun de ces petits exercices du matin a son enseignement particulier, aucun ne ressemble à un autre. Les voyages, c'est le monde de ce qui est possible. Les nouveaux horizons sont ouverts par le voyage, et l'imagination fonctionne à nouveau. Être vraiment avec le cheval, c'est d'abord et surtout être présent à soi-même. C'est un état méditatif, l'état de la pleine conscience, un état où tous les petits signaux du corps et de la respiration sont amplifiés et prennent du sens. Est-ce que le monde intérieur des sensations existe réellement, ou n’est-il que le produit de mon imagination ?

En trottant sur la route, nous croisons un homme d'une soixantaine d'années, les cheveux blancs, des yeux très bleus, dans une grosse BMW noire. Il me rappelle un peu mon père avec son type alsacien et ses traits germaniques. Je remarque que le pas de mon cheval s'est accéléré, ses mouvements sont plus contractés et saccadés. Je porte mon attention aux sensations dans mon propre corps, et j'ai soudain la prise de conscience que mon ventre est très contracté. J'interroge la sensation, et toute une série d'images déboule dans ma conscience. Je vois mon père, lorsque j'avais une douzaine d'années, son visage lorsqu’il me convoque dans son grand bureau, pour m'obliger à faire mes devoirs. Je vois ses yeux bleus acier me fixer. Je ressens l'émotion de peur, la sensation d'impuissance, et le nœud dans mon estomac se déplace vers le bas de mon ventre. Le monsieur dans sa BMW noire a réveillé d'anciennes mémoires enfouies depuis longtemps dans mon subconscient, il faut croire. Je continue l’exploration de mes sensations, je voyage à l'intérieur de mon propre corps, dans l'obscurité de mon subconscient. Tout en continuant à être présent à ma jument qui marche sur la route, je voyage dans mon passé, je suis présent dans deux mondes à la fois.

Les sensations dans mon corps génèrent devant mon œil intérieur tout un carnet d’images. Je me vois lorsque j'avais 12 ans, puis à 15 ans, à l'âge de ma majorité, au moment où j'ai quitté la maison plein de colère et d’amertume. En une succession rapide d'images Je vois mes recherches d'autres formes de médecine, des voyages au Mexique, en Inde, puis aux Etats – Unis. J’ai 25 ans, je me vois entrer dans la vie professionnelle, je me vois devenir un adulte. Je rencontre celle qui va devenir ma femme, Je me vois marcher dans la nature, écouter les signes, partager le langage des animaux. Je me vois pratiquer la médecine, puis donner des conférences, expliquer que dans la physique quantique tout est intriqué, que l'observateur influe sur les phénomènes qui l'observent. Je vois mes propres circuits de pensée, les neurones qui interagissent avec les hormones des émotions, le passé qui ressurgit dans le présent, la fatigue qui s’accumule, l’usure du temps et de la répétition, mes représentations mentales figées et mes propres contradictions. Avec un sourire intérieur, la phrase de Einstein me revient en mémoire « Il est plus difficile de désagréger un préjugé qu’un atome ». J'embrasse tout cela dans mon regard intérieur, je reste parfaitement en équilibre, accompagnant le petit trot de ma jument. J'observe sans juger ce qui se passe à l'intérieur de mon propre monde, comme un voyageur observerait un paysage inconnu qui se dévoile.

Nous passons le long d'une rivière, il y a là, sur la rive toute une famille de ragondins, des rougeurs aquatiques qui ressemblent un peu à des castors avec leur grande moustache hérissée. Ils se laissent couler avec nonchalance dans le flot de la rivière, insensibles au froid. Ils me regardent tranquillement, 5 ou 6 boules de poils gris et bruns au milieu des ondulations de l’eau. Leur attitude décontractée et leurs petits yeux pétillants semblent me dire « Ne lutte pas, laisse toi donc aller avec le mouvement, à quoi cela te servira-t-il de résister ? C’est toujours la rivière qui aura le dernier mot ! Sois tranquillement présent avec le flux de l'eau qui coule, et tout ira pour le mieux… ».

De retour à la pâture, voilà les chevaux qui nous accueillent et se pressent pour la session suivante. Il y a un grand percheron qui partage la prairie avec les juments. Il est tellement pacifique, gentil et timide malgré sa taille gigantesque que, tout d'abord, on a de la peine à croire qu’une telle masse soit à tel point inoffensive. Je m’approche de ses flancs, son grand corps me surplombe, et avec sa tête, il me serre si fort que j’ai l’impression que, d’un coup, tous les morceaux de mon âme se sont recollés.

La réalité, c'est tout d'abord la réalité que nous créons nous-mêmes par l'activité de notre propre conscience. L'imagination, c'est peut-être tout simplement une réalité qui n'est pas encore pensée avec assez de force ou de présence. Pendant les stages que j’organise, nous racontons souvent des mythes du cheval, mythes Grecs de Pégase, ou mythes amérindiens de la création du cheval. Un jeune homme m’a dit un jour, son visage exprimant la plus grande surprise: mais alors, les mondes où les chevaux ailés et les créatures à la fois homme et cheval, cela existe vraiment ? Oui, cela existe vraiment. La porte d'entrée aux mondes du mythe, c'est peut-être tout simplement une sensation à l'intérieur de toi que tu avais oubliée ou ignorée…

Dans une semaine, c’est un nouveau voyage, en avion cette fois. À peine quelques heures d'avion, et le mythe de l'Ouest américain devient une réalité. Le projet Navajo Horse Spirit prend son envol, avec une série de rencontres, d'interviews, et de partages dans la « Big Rez », la réserve amérindienne Navajo dans le sud-ouest des États-Unis. Là aussi, il y a deux mondes qui se rencontrent, qui souvent ne se comprennent pas, qui parfois s'entrechoquent et se blessent réciproquement. L'ancien monde, où je suis né, c'est un monde qui a oublié depuis bien longtemps ses propres racines ! Cela fait bien longtemps que les juments blanches ne sont plus utilisées dans des cérémonies traditionnelles, comme les druides les pratiquaient lors du culte à la déesse-cheval Epona. Le Nouveau Monde, c'était le rêve de générations d'immigrants, un monde neuf où tout était à faire, tout à construire, et où toutes les utopies seraient possibles. Cinq siècles plus tard, le règne du Dollar, de la technoscience et du contrôle généralisé font dire aux rares nations amérindiennes qui ont gardé leurs traditions à peu près intactes que « l’homme blanc a oublié l’interconnexion de toutes choses dans le Cercle Sacré ».

Et le voyage a déjà commencé depuis hier, où j'ai reçu par la poste une grande enveloppe provenant de Blanding, dans l'Utah, avec une série de brochures pédagogiques destinées à réapprendre la culture traditionnelle Navajo aux jeunes qui l’oublient, et avec les messages des amis dans la Nation Navajo, Leland Grass de Diné for Wild Horses et Paul Meehan du Shash Diné entre autres. Ce n'est plus moi qui voyage, c'est le voyage qui vient à moi… Cela doit être une des caractéristiques du cercle sacré que de revenir avant que de partir. Le premier de ces fascicules, c'est l'histoire de la légende du cheval, Lii Bah Haané. C’est cette légende que nous présenterons lors des activités organisées en France par eQuintessence et le Navajo Horse Spirit, en mai prochain lors du stage « Cheval et sagesses Amérindiennes », puis cet été lors d’une série de conférences et rencontres. Restez branchés sur notre page dédiée pour nous suivre en direct.

Enfin, pour terminer, quelques mots sur les stages 2016 de eQuintessence. Notre stage intro des 3 et 4 avril est à présent complet, et il ne reste qu’une ou deux places sur le stage week end des 4 et 5Juin. Nous proposons aussi un stage dans un centre équestre spécialisé en équitation éthologique, sur l’île de Ré, du 24 au 26 Juin, avant de proposer deux stages avancés, du 13 au 17 puis du 20 au 24 Juillet. Mais nous vous en reparlons lors d’une prochaine lettre – contact.

En vous souhaitant de garder l’harmonie du cercle Sacré, avec mes salutations depuis les deux mondes,

Sylvain Gillier - Imbs

The Legend of the horse , by Don Mose, Jr, Courtesy of Navajo People :

http://navajopeople.org/blog/the-legend-of-the-horse-book/

© eQuintessence, tous droits réservés. Crédits photographiques : Charles Yanito et Heritage Language Resource Center, Blanding, Utah.

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