En colère...La lettre mensuelle de Sylvain - Novembre 2015

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Hashké, "en colère", c'est le nom de guerre que l'on donne aux jeunes garçons dans la tradition amérindienne Navajo. Hashké, le mot qui signifie "en colère" dans la langue Navajo, c'est aussi le mot qui désigne le guerrier. Dans la tradition Navajo, on donne souvent aux jeunes hommes un nom de guerre tel que Hashké Yił Naabaah ( en colère, il part en expédition) ou Hashké Ahoo'nił ( le guerrier qui va de l'avant). Et les jeunes femmes elles aussi sont des guerrières. On donnait aux jeunes filles le nom de Baa' ( celle qui part en expédition) , comme Ádeezbaa' ( celle qui mène le raid / celle qui mène les expéditions).

Le jeune enfant devient un guerrier, parce que pour devenir un adulte, il devra apprendre à lutter. Il ne lutte pas tant contre les ennemis extérieurs que contre les monstres qui se trouvent à l'intérieur de lui ou d'elle. Ces monstres, ce sont l'égoïsme, la paresse, la vanité, le désir de vengeance, le désir d'être reconnu par les autres, le désir de se toujours se placer avant les autres. Le jeune homme apprend la voie du guerrier qui est la maîtrise de soi avant que les premiers poils ne poussent sur son menton. Le premier pas sur la voie du guerrier pacifique, c'est d'apprendre la leçon de la vérité. La vérité est acérée comme la pointe de la flèche. Elle vole tout droit comme la flèche et pénètre directement le corps. Tendre l'arc, viser puis tirer la flèche, c'est porter la responsabilité de la vérité. La vérité est une arme. Comme la pointe de la flèche, elle coupe, sonde et sépare.

Ce n'est pas par la colère que l'on parvient à saisir la vérité, c'est par la maîtrise de soi, car la flèche de la vérité est rapide comme un éclair. Même le gros livre de l'homme blanc, le Diyin God Bizaad, comme on dit en langue Navajo, le livre que les blancs apportent partout avec eux et qu'ils lisent le dimanche dans leurs églises, le livre qui parle de l'incarnation de la parole, et que l'homme blanc traduit comme une autorisation pour exercer son pouvoir "supérieur" sur les "sauvages", ce livre dit " Celui qui est lent à se mettre en colère vaut mieux qu'un puissant guerrier, et celui qui est maître de lui-même vaut mieux que celui qui prend une ville".

Ce n'est que lorsque le jeune garçon aura appris la leçon de la vérité que son premier cheval lui sera confié. Le nom du guerrier Apache Geronimo se dit en Navajo Łí̜í̜' T'á̜á̜' Yisił ( Celui Qui Retient Son Cheval). Dans un des mythes de création Amérindien du cheval, il y a des monstres sont en liberté sur la terre. Ils tuent et assassinent les innocents. Ils lancent de grosses pierres qui écrasent tout le monde, ils agitent des roseaux tranchants qui coupent les bras et les jambes, et il y a un monstre qui hypnotise les gens avec ses gros yeux, avant de leur inoculer un poison mortel. Le guerrier, "celui qui est en colère", reçoit la puissance du cheval pour lutter contre les monstres. Avec son frère jumeau, aidé par son père le Dieu Soleil, il parviendra à libérer le monde des monstres et à rétablir l'harmonie et la paix.

Dans sa forme la plus pure, l'énergie de la colère n'est rien d'autre qu'une indication des limites de notre espace personnel. Pensez à votre corps comme au cheval que votre esprit monte. Comme avec tout cheval, vous pouvez former un partenariat basé sur le respect mutuel ou vous pouvez l’enrêner et l’éperonner, tout en refusant de l’écouter, et le cheval va vous désarçonner lors de situations stressantes. Si vous ne respectez pas votre propre corps et vos émotions, il va se comporter comme ce cheval et vous envoyer balader au moment où, justement, vous auriez le plus besoin de sa coopération. La montée de la colère est, tout simplement, le signal qu'une personne a envahi notre espace physique ou psychologique, peut-être inconsciemment, peut-être avec l'intention de nous contrôler ou d'abuser de nous. Peut-être sommes-nous bien éduqués, de bons Occidentaux bien polis et remplis de bonnes intentions et de bons sentiments, et nous attendons avant de nous mettre en colère que "la goutte fasse déborder le vase". Peut-être sommes-nous très attentifs aux messages de notre corps, prêts à rétablir l'harmonie en nous et autour de nous, et nous n'hésitons pas à simplement dire les choses. Quoi qu'il en soit, la vague d'énergie qui accompagne une émotion de colère nous aide à tenir bon lorsque quelqu'un tente de franchir nos limites.

La question intérieure posée par l'énergie de la colère, c'est " Qu'est-ce qui doit être protégé? Comment rétablir des limites harmonieuses?". La réponse ne va pas de soi. Est-ce que les limites autour de moi sont les frontières de mon pays, la France? Est-ce que ce sont les frontières de l'Europe, ou bien peut être de la zone Euro? Devons-nous refouler tous les étrangers? Construire des murs et les protéger par des rouleaux de fil de fer barbelé? Contrôler toutes les frontières, placer tout le monde sur écoute et limiter les déplacements des individus suspects? Devons-nous voter pour élire ceux qui veulent construire un état policier ? Ou bien ces limites ne seraient-elles que des représentations mentales illusoires? Ou est-ce que je dois placer la limite, finalement?

L'énergie de la colère permet de nous respecter nous-mêmes, et de maintenir la plus grande intégrité en nous-même et dans nos relations. Elle nous donne le courage nécessaire pour renforcer intégrité et respect de soi. Et les chevaux sont de grands maîtres pour enseigner cet art méconnu. Êtres non territoriaux, les chevaux sont l'illustration vivante qu’établir des limites claires n’a strictement rien à voir avec la foi religieuse, la nationalité, le statut social ou le niveau de son compte en banque. Rien qu'à cause de sa taille, un cheval motive son cavalier à le respecter, ne serait-ce que pour des questions de sécurité. Et avec son énergie, un cheval place très clairement les limites, si besoin en utilisant l'énergie de la colère. Ma jument Tamani, 1m48 au garrot, 400 kilos, n'a aucun problème à placer les limites avec son compagnon de pré, un immense percheron de presque deux mètres au garrot, qui pèse largement plus d'une tonne. Ruades et intimidations, oreilles baissées, les limites sont clairement posées, et l'instant d'après, les protagonistes mangent tranquillement leur foin côte à côte comme s'ils étaient les meilleurs amis depuis toujours.

L'énergie de la colère, lorsqu'elle est utilisée de la juste manière, disparaît d'elle-même. Lorsqu'un cavalier apprend à poser des limites avec un animal de 500 kg, cela devient beaucoup plus facile de poser ces limites avec des membres de sa propre espèce. Le truc, c'est de bien différencier l'émotion de colère de l'émotion de frustration. Les deux émotions sont ressenties de la même manière dans le corps et, toutes les deux, elles peuvent s'amplifier en se transformant en une émotion de rage. Mais, alors que le message de la colère est qu'une limite a été franchie, le message de la frustration est différent. La frustration, cela veut dire que j'emploie une technique, dans le travail ou dans la vie, ou dans les relations avec quelqu'un d'autre, qui tout simplement n'est pas efficace. Lorsqu'une émotion de frustration survient, c'est en moi-même que je dois rétablir des limites harmonieuses. Et c'est une émotion que tout cavalier apprendre à connaître, tôt ou tard, lorsque par exemple un cheval refuse soudain de comprendre une indication toute simple ou de coopérer pour partir en promenade.

Le plus souvent, quand quelque chose ne marche pas, quand un événement survient, nous essayons de forcer la situation en utilisant les méthodes qui nous sont habituelles. Nous mettons en œuvre des plans basés sur ce que nous connaissons et qui a déjà marché, mais, à présent, cela ne fonctionne plus. Si je continue sur cette voie et que je force la situation, la frustration se transformera en une rage explosive et parfois en une tendance à vouloir tout détruire autour de moi. Si j'abandonne la partie, et que je rentre chez moi en me disant " de toutes manières, je n'y arriverai jamais, c'est vraiment trop dur", la frustration s'amplifie en un sentiment d'impuissance totale. J'ai oublié de répondre à ces questions très simples : "quel est le blocage ? Qu'est-ce que je peux faire différemment ? À qui est-ce que je pourrais demander de l'aide ?".

Je choisis mon chemin, j'établis les limites et les bornes de la voie que je souhaite suivre. Comme le guerrier pacifique, je parcours résolument ce chemin.

Mes compagnons chevaux m'aident à comprendre le chemin de la non-lutte, sans conflit et sans ego.

Voilà, il faut maintenant que je me remette en question, il devient nécessaire d'explorer d'autres voies.

Il faut que j'apprenne à demander de l'aide, à aller vers l'autre avec l'humilité et l'ouverture intérieure de celui qui veut réellement changer.

Apprendre à rétablir l'harmonie, à maintenir la paix, apprendre à mesurer ma parole, mes actes et mes gestes.

Découvrir en moi ce qui est spécial, la petite étincelle qui me permettra d'agir différemment, l'étincelle où réside la solution intérieure, accepter les actes que chaque être humain pose.

Dans cette énergie du changement, je vous adresse mes salutations très amicales.

Sylvain Gillier - Imbs

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