Cœur-de-lion - la lettre de Sylvain - Janvier 2015

Le début de l'année, avec sa succession de temps froid et pluvieux, est une période où j'ai plus le temps d'être avec les chevaux. J'aime être dans le troupeau plusieurs heures par jour, ne faisant absolument rien. L'espace autour de nous semble s'agrandir. Les journées s'écoulent, dans une lumière opaline, dans un épais brouillard, la sensation du temps s'émousse et l'on ne sait plus très bien si c'est la lune ou le soleil que l'on voit derrière le rideau gris.

Le 7 janvier, l'actualité nous a tous brutalement rattrapé avec l'annonce des évènements terroristes que l'on sait. Tout en suivant les annonces de presse, les réactions du monde politique, les minutes de silence, et les reportages télévisés diffusés en boucle et repris sur Internet, je ressentais, comme tellement de monde ce jour-là, un mélange de choc, de tristesse et de colère. Pourtant, les chevaux et le paysage si paisible autour de moi semblait tempérer ces émotions tumultueuses, les mélangeant à un courant souterrain de compassion et de confiance. C'était comme si la Terre elle-même nous disait, par ses lentes vibrations, que malgré tout, le monde n'était pas en train de se terminer.

Toute la journée avait été inondée par une pluie fine et glaciale, de lourds nuages gris couraient d'un horizon un autre, et ce n'est qu'en soirée que le soleil se montra, précédé par un arc-en-ciel aux couleurs pastel. Tout en apportant leurs compléments nutritionnels aux chevaux, dans le calme et le silence, je regardais le soleil se coucher lentement, transformant le ciel en une peinture contemporaine, bleu pastel, violet et rouge cramoisi.

Je me demandais : que se passerait-il si les scientifiques, les intellectuels, les journalistes, les politiciens de tous bords et même les dirigeants religieux arrêtaient de croire que l'évolution du genre humain a atteint son sommet avec cette invention de la nature qu'est l'Homo sapiens. Que se passerait-il si nous réalisions que notre civilisation n'est pas le summum de l'innovation et de la modernité, qu'elle n'est pas non plus mortellement malade, mais qu'elle n'est rien d'autre qu'un immense laboratoire pour les forces de la Nature ? Que se passerait-il si nous réalisions que nous, êtres humains, nous sommes des créatures faites pour créer la beauté, l'harmonie et l'ordre au sein d'un univers immensément varié et divers? Pourrions-nous partager cette vision que nous sommes au bord d'un saut quantique dans notre développement ? Si seulement nous arrêtions de nous surestimer, et aussi de nous sous-estimer, et que nous prenions en main notre véritable potentiel collectif en tant qu'humains ?

De retour chez moi, je voyais sur Facebook des groupes d'action arborant les bannières " Je suis Charlie", des vidéos, des pétitions, des appels à l'action. Des débats s'élevaient pour savoir si notre société était en train de devenir violente, et comment il faudrait traiter les terroristes, les fanatiques et les fous de tous poils.

Tout cela montrant que l'humanité est en train de se transformer sur les plans psychologiques et intérieurs. La société toute entière est en train d'évoluer, traversant collectivement ce processus que nous connaissons comme étant la civilisation. Si trois individus fanatiques peuvent secouer et faire bloquer un pays de 60 millions d'habitants, et bien collectivement, nous avons atteint une impasse.

Ce dont nous avons besoin pour aller plus loin, c'est de changer notre comportement, et pour cela faire, nous devrons apprendre différemment, développer de nouvelles possibilités d'action. Nous sommes une espèce incroyablement puissante. Nous, humains, avons le pouvoir de détruire et de mener à la faillite la planète toute entière. Heureusement, nous avons aussi reçu les messages de quelques grands modèles (que, au passage, nous avons torturé, crucifié, ignoré et ridiculisés) sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour trouver un autre comportement, si nous ne les avons pas trop oubliés ou déformés par nos croyances. Il y a des êtres qui ont exploré les territoires d’une nouvelle conscience, sans violence, mais avec le rayonnement de l'amour universel.

Dans la philosophie des indiens Navajo, notre monde est le quatrième. Et les trois mondes précédents ont été détruits par le Grand Esprit à cause du comportement erroné de l'humanité. Mais, lorsque ce quatrième monde a été créé comme le "monde-étincelant", l'espace pur et sacré de toutes les possibilités, les monstres maléfiques du troisième monde ont réussi à s'y introduire. Ces monstres, ce sont la cupidité et l'envie, la colère, les passions, le fanatisme, tout ce qui détruit la beauté et rompt l'équilibre. Les monstres se sont réfugiés dans des recoins obscurs de notre propre être, nous poussant à vouloir acquérir toujours plus, désirant ce qui ne nous est pas encore donné, et détruisant ce qui s'oppose à nous. Pour les Navajo, le premier acte de rétablissement de l'harmonie, c'est entrer en soi-même pour détruire ces monstres.

Tout au long de l'histoire, et jusqu'à ces événements terrifiants de Paris en janvier 2015, nous avons été confrontés à l'ennemi ultime, encore et encore, et cet ennemi, c'est le féroce prédateur en nous-même. Certes, nous n'en sommes plus au stade de l'homme préhistorique qui dompte les animaux sauvages et exerce la magie de la nature et des éléments. Après plus de cinq mille ans de conquêtes, de génocides, d'esclavage, de religiosité plus ou moins fanatique et de guerre, l'aspect prédateur de la psyché humaine est devenu une force obscure aux dimensions tellement titanesques que l'on peut les qualifier de cosmique. Le prédateur en nous est devenu un animal mythique, un monstre qui crache le feu, un dragon qui détruit la terre et ses habitants sans que son sang glacé ne s'en n'émeuve, un être monstrueux qui vit pour la chasse, fait couler le sang, et s'en repaît.

Et le pire, c'est que cet Alien mutant et féroce qui habite notre inconscient est doté de la parole. Ce dragon utilise son intelligence millénaire comme une arme de destruction massive. Et, à ce qu'il semble, sa parole possède des pouvoirs magiques. Les dragons de notre société post-industrielle tissent des toiles sur la planète entière, les enduisant de pseudo logique et des poisons de l'apparence clinquante, dans le but d'hypnotiser les proies humaines, les attirant avec de fausses promesses d'argent facile, prétendant détenir les secrets du succès, du pouvoir, et du CAC 40. Ces secrets, disent-ils de leur voix sifflante, l'homme moyen qui n'adore pas les dragons, il ne les détiendra jamais. Ces sombres créatures font briller des miroirs aux alouettes, font tournoyer des images mensongères de succès, de réussite sociale et de pouvoir, mais au fond, leurs obscurs discours sont entièrement creux.

Les dragons se terrent dans l'abîme de l'inconscient humain, projetant dans notre cerveau les illusions de la civilisation actuelle: nous sommes les plus intelligents, l'espèce qui a le mieux réussi, les plus adaptés, et Dieu lui-même nous a donné la nature pour que nous l'utilisions à notre plus grand profit. Comprendre comment ces monstres vivent et quelle est leur nourriture, c'est aussi comprendre les réactions fanatiques qu'ils génèrent, comme l'attentat contre les tours jumelles de New York ou, plus près de nous, les événements de Janvier 2015.

En France, la folie démentielle de toute l'histoire de Jérôme Kerviel montre que les monstres prédateurs ne résident pas seulement aux États-Unis, dans le temple de l'économie de marché.

Un de ces dragons, d'une espèce particulièrement astucieuse et séduisante, portait le nom d’Enron. Les vagues du scandale financier Enron, dans les années 2000, ont éclaboussé les deux rives de l'océan atlantique. Dans son livre " The Power of The Herd", ( le Pouvoir du Troupeau), l'auteur américaine Linda Kohanov décrit la saga de la réussite, puis de la chute, de la société Enron aux États-Unis.

Enron était, depuis les années 80, une des sociétés privées les plus importantes de vente de gaz et d'électricité aux Etats- Unis. L'histoire de la naissance de ce monstre, de sa croissance, puis de sa chute, et de sa lutte pour survivre, sont véritablement un cas d'école. Les restes de ce dinosaure moderne devraient être rassemblés et montrés dans un musée, pour apprendre aux étudiants et aux collégiens ce que sont , en réalité, les monstres prédateurs qui évoluent dans notre civilisation actuelle, comment ils survivent, et comment, parfois, de purs chevaliers arrivent à les détruire. La hauteur à laquelle cette société a porté ses actions, la taille qu'elle a atteinte dans les années 1990, la vitesse à laquelle elle est tombée en 2000, et les profondeurs abyssales de la tromperie et des mensonges qu'elle a diffusés, sont déjà devenus des légendes aux États-Unis. Toute l'histoire de Enron est tissée de mensonges, c'est un tapis de tromperie organisée, et par-dessus tout d'une stupidité collective incroyable. Si, vraiment, nous pensions que quelque chose nous distingue des autres animaux, l'étude de cette société nous fait penser que ce qui nous en différencie, ce n'est peut-être pas notre soi-disant plus gros cerveau. Lorsque l'intelligence du cerveau agit sans l'empathie du cœur, on peut réellement se demander si le monstre prédateur qui en découle a vraiment le droit de porter le nom "d'être le plus évolué de la création".

Jusqu'à l'instant où il a été déclaré en faillite, ce géant de l'énergie, basé au Texas, représentait le paradigme incontesté du capitalisme à l'américaine. Apparaissant comme une société qui générait, année après année, des profits de plus en plus importants, Enron à utilisé toutes les capacités des prédateurs : le principe de compétition, ne jamais respecter le jeu de la collectivité, témoigner de l'agressivité dans chacun de ses mouvement, et une culture darwinisme de «la loi du plus fort ».

Enron portait sa philosophie de base de l'exploitation systématique des plus faibles au niveau d'une nouvelle religion économique. Mais, dès les années 90, derrière le décor du NASDAQ et de Wall Street, la société était en train de perdre de l'argent à un rythme de plus en plus alarmant. Par la magie d'un système de comptabilité aux formules obscures, Enron continuait à promettre des profits futurs même si les perspectives actuelles étaient de pire en pire. Pour rendre les choses encore plus obscures, les commerciaux recevaient leurs primes non pas sur la réalité des gains, mais sur leurs opérations spéculatives. Par exemple, la société avait investi plus d'un milliard de dollars dans un projet hasardeux de construction une centrale d'énergie en Inde, réalisant beaucoup plus tard que ce pays ne pouvait tout simplement pas payer l'énergie produite par cette centrale. Les cadres supérieurs avaient déjà reçu des primes de plusieurs millions de dollars basées sur des profits imaginaires qui ne se sont jamais réalisés.

Petit à petit, il n'apparaissait que trop clairement que même les tours de prestidigitation du bilan comptable ne permettraient plus de cacher les dimensions gigantesques du Léviathan de dettes qui grandissaient chaque jour. Comme la plupart des cadres avait réinvesti leurs avoirs dans des actions de la société, la seule chose qui leur restait, c'était de recourir purement et simplement à la fraude et au mensonge. Un des responsables, dans un sursaut de créativité, fit voter par le conseil d'administration de la firme le concept de fatal de construire des sociétés-écrans dans le seul but de cacher les pertes aux actionnaires. Comme si les dirigeants de la société étaient de modernes magiciens dotés du pouvoir de télékinésie, la société semblait se maintenir toute seule dans l'air.... Pourtant, le succès de cette passe magique fut de courte durée. Bientôt, des dizaines de milliers de citoyens ordinaires et d'employés payés au SMIG perdirent absolument tout. Plusieurs des dirigeants de la société allèrent en prison, l'un d'eux se suicida, et le fondateur de la société, qui pensais que la réussite de Enron était un signe que Dieu était de leur côté, mourut d'une crise cardiaque quelques semaines après avoir reçu un jugement qui allait l'envoyer en prison pendant 45 ans.

Sur la côte ouest des États-Unis, le système électrique a été créé il y a plus d'un siècle par Thomas Edison. C'est un système de distribution particulièrement stable, très bien conçu, un des fleurons de l'époque industrielle. Dans les mois qui précédèrent la faillite de Enron, les traders de la société, en proie à la panique, en vinrent à couper au hasard les productions des centrales électriques dans le seul but de manipuler le prix des actions pour le garder à un niveau élevé. Les coupures d'électricité devinrent quasi quotidiennes, bloquant les gens dans les ascenseurs, causant des accidents, des morts dans les hôpitaux, et des bouchons titanesques en Californie. En quelques semaines, ces jeunes chiens fous avaient transformé le système de distribution électrique le plus stable du monde en une sorte de casino.

Il serait tentant que de commenter tout cela sur un mode moraliste, mettant la faillite du système sur le compte de l'avarice, de la fierté, et du mensonge organisé. Nous pourrions aussi dire que c'est un cas d'étude démontrant l'échec du capitalisme. Nous pourrions prendre une approche plus psychologique est étiqueter les cadres supérieurs avec tel ou tel diagnostic psychiatrique. Nous pourrions même dire, si nous étions religieux, que c'est le diable qui leur a fait faire cela. Mais alors nous n'aurions pas compris la véritable raison. La véritable raison de la chute de Enron, c'est que le comportement prédateur à ses propres limites, et que les limites posées au pouvoir prédateur sont une loi naturelle fondamentale.

En réalité, c'est la perception du monde qui nous entoure qui doit changer. On nous a éduqués avec les principes de base de l'évolution selon Darwin : c'est le plus adapté qui survit, le plus féroce, celui qui a les plus grandes dents, les plus grandes griffes. Et la culture d'entreprise de Enron était basée sur cette vision du darwinisme. Mais c'est une grossière erreur que d'interpréter le principe d'évolution de Darwin comme un principe de prédation. Dans la nature, les prédateurs ne se comportent pas comme une meute de chiens affamés. Les communautés de lions ou de loup, sont très structurées est très bien organisées. Dans la nature, aucune communauté de prédateur ne peut survivre à long terme si chacun de ses membres est un animal dont l'unique motivation est le profit, de même que dans la réalité, aucune compagnie ne peut fonctionner si elle ne fait que d'embaucher de brillants cadres issus de HEC, et les faire se battre les uns contre les autres.

Avons-nous déjà oublié la triste situation de la Grèce, prise en otage par le capitalisme mondial ? À moins de deux heures d'avion de Paris, les Grecs doivent vivre une situation extrêmement difficile, parce que les pays les plus fortunés de l'union européenne ne veulent pas renoncer à leurs avantages.

Aurions oublié que les fondateurs des trois principales religions monothéistes, incluant christianisme et islam, ont incité leurs contemporains à pratiquer une sagesse non prédatrice ? Avons-nous oublié que les valeurs fondamentales, dans la nature, sont la coopération mutuelle et l'aide réciproque? Bien sûr, le pouvoir prédateur existe dans les milieux naturels. Mais il n'est pas, et de loin, la première règle. La prédation est un pouvoir minoritaire comparée à l'aide mutuelle que s'apportent les animaux.

Jusqu'à ce que notre espèce comprenne l'importance de se soutenir mutuellement, modifie ses croyances, change son comportement et sa conscience, les humains continueront à produire des dinosaures comme Enron, générant le terrorisme et les réactions extrêmes, supportant les conséquences de leur propre inaptitude a changer , en dépit des avertissements continuels et des conseils De Dieu, de ses envoyés, des animaux, et de la nature fondamentale elle-même.

En tout cas, ceux qui vivent avec des chevaux ne peuvent pas l'oublier, par ce que si l'on se comporte comme un prédateur inconscient dans un troupeau de chevaux, on apprend à ses dépens comment les chevaux traitent les prédateurs....

Finalement, que pourrions-nous accomplir si nous comprenions que le pouvoir nous est toujours donné pour être partagé?

Dans la vie de tous les jours, nous avons au cœur ce désir de nous aider mutuellement, de nous assister mutuellement, et ensemble de devenir plus forts. C'est une perspective qui se prolonge dans dans nos relations personnelles, professionnelles et dans nos relations avec le peuple animal.

Apprendre comment nous soutenir mutuellement, comprendre qui sont les prédateurs et les non-prédateurs à l'intérieur de nous-même, et apprendre à partager le pouvoir, cela pourrait bien être le plus grand challenge, mais aussi la plus grande opportunité du XXIe siècle.

Avec mes salutations très cordiales,

Sylvain Gillier-Imbs

(Ce texte comporte des extraits et traductions libres du chapitre 6 du livre " The Power of the Herd" par L. Kohanov, New World Editions, 2014)

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