Le cheval, un pont entre les mondes. La lettre de Sylvain en Septembre 2015


Le cheval, un pont entre les mondes - la lettre de Sylvain en Septembre 2015

Dans la claire lumière du matin, le soleil se lève. C'est l'heure de la visite matinale aux chevaux. Les rayons blancs du soleil scintillent entre les branches anguleuses des sureaux, les prunelliers avec leurs baies violettes et les feuillages ronds et humides des aulnes. Les rayons du soleil se divisent en une infinité de lignes. Ils dessinent des symboles géométriques, cercles, pentagones, comme s'ils portaient un message mystérieux, une harmonie toute mathématique projetée sur la profusion des feuilles, des tiges et des branchages. Au sol, les jeunes pousses d'ortie, les feuilles découpées des potentilles, les grandes feuilles velues des consoudes sont couvertes de minuscules diamants étincelants. Dans toute cette lumière et ses déclinaisons chatoyantes, mon troupeau somnole paisiblement, immobile, les yeux mi-clos, comme dans une profonde méditation. Un autre monde, un monde sans pensées, sans agenda, sans représentations mentales ni projections, un monde lumineux, étincelant, complètement empli des forces primaires de la vie.

Nous voudrions tant rétablir la connexion avec la nature. Mais avons-nous réellement fait l'expérience de ce qu'est la nature quand on passe plusieurs jours, ou même toute une journée, au contact des éléments naturels, vents, pluie ou grêle?

Nous voudrions tant établir « la » connexion avec notre cheval. Mais quelle est notre réaction lorsque notre cheval refuse de faire quelque chose, ou lorsqu'il nous propose un autre état de conscience, tout autre chose que ce que nous avions prévu pour lui?

Le cheval est un pont entre la terre est le ciel. De nombreuses traditions l’attestent : pour les musulmans, le Prophète est porté par une jument extraordinaire de La Mecque à Jérusalem, puis jusqu’aux portes du Paradis où il reçoit la révélation divine. Dans les mythes thérapeutiques des Grecs, le cheval ailé Pégase traverse les cieux comme une tempête. Il porte avec lui le message des Dieux qui descend vers les hommes, l’éclair lumineux de l’inspiration traversant le ciel d’un horizon à l’autre. Pégase, né des gouttes de sang s’écoulant du cou décapité de la Méduse, libre, sauvage, vole au plus haut de l’espace. Il est impossible à approcher, sauf par ceux à qui la Déesse Athéna a donné une bride d’or.

Les chants sacrés du cheval dans le mythe amérindien Navajo sont, encore aujourd’hui, une cérémonie puissamment bénéfique. Force, harmonie et splendeur rayonnante émanent du vigoureux coursier du Dieu – Soleil Jo’honaa’éi, le cheval de turquoise dont il est dit dans une prière de la Blessingway « le rayonnement du soleil est en sa bouche comme une bride, dans sa course, il entoure tous les peuples de la terre de ses bienfaits. Aujourd’hui, il est à mes côtés, et je serai victorieux avec lui ».

Le cheval, pont entre la terre et le ciel, entre les hommes et les dieux, nous porte entre les mondes comme l’exprime Linda Kohanov avec son livre Riding between the worlds. Il porte notre être intérieur, notre être psychique, entre pensée individuelle et pensée universelle, entre le local et le global, entre les sensations inconfortables de mon corps sur le cheval et le message plein de sagesse des émotions, entre ma pensée moderne d’homme blanc occidental et la pensée symbolique et intuitive des peuples premiers.

Parce que le cheval est un trait d’union entre le monde animal et le monde des humains, il est aussi un pont entre différentes sortes de médecine. Pour les Grecs, le centaure Chiron était un excellent thérapeute parce qu’il intégrait en lui-même la dimension animale, avec sa connaissance intuitive des forces naturelles, et la dimension humaine, avec sa verticalité et la transcendance de sa pensée.

C'est pendant mon séjour chez les indiens Navajo que j'ai compris ce qu’était véritablement le soin, pourquoi la véritable guérison repose sur le mythe, l’identification à un héros, et pourquoi la guérison s’inscrit toujours dans une reconnexion à l’harmonie universelle de la création. Je ne fais pas autre chose lorsque, dans le contexte de la médecine actuelle, je relie un patient à un remède, à une plante, ou à un principe vivant.

Mais c’est la compréhension des processus à l’œuvre dans la guérison qui fait trop souvent défaut. Le penser matérialiste actuel envisage le corps humain comme une machine dont les pièces seraient interchangeables, et oublie la dimension de l’harmonie universelle. La santé est vue comme une usine où l’on travaille à la chaîne : faire établir un « bilan » sur une prise de sang (quel est donc le symbolisme de ces rangées de chiffres incompréhensibles?) ou une photo par IRM (la tache blanche sur la radio représente-t-elle vraiment ma maladie ?), extraire des remèdes, les transformer en pilules, cachets et comprimés, les vendre dans une pharmacie, les prescrire dans une clinique…etc. Le processus actuel conduit à la dépossession de soi-même, et ceux qui reviennent aux médecines naturelles, aux médecines animales, ou ont été touchés par un « cheval guérisseur » ont compris par expérience que dans une maladie, le plus important, c’est de reprendre la souveraineté de soi.

Pour les amérindiens Navajo le centre de la vie c’est le hogan traditionnel. C'est tout à la fois la maternité où les enfants naissent, la cuisine où ils sont nourris, le lieu où la communauté se réunit pour prendre des décisions, l'église où on prie, et l'hôpital où les cérémonies de soins sont pratiquées.

Dans un troupeau de chevaux, le plus important, c'est la communauté. Le troupeau forme à la fois le lieu qui dispense la vie, le lieu qui nourrit, l'endroit où les jeunes poulains apprennent, et l'endroit énergétique où le groupe se ressource pour rester en bonne santé. Comprendre ce qu'est la pensée non-prédatrice du peuple - cheval, c'est découvrir un monde nouveau, j'en ai fait l'expérience ces dernières années.

Le ciel était azur, l’horizon s’emplissait de la voix si pure de Jo’honaa’éi.

Turquoise et fier, il foule la peau du lion, du castor et du cerf et le cuir du bison. […] Le pollen du soleil fait un manteau de brume qui brille dans le ciel. De milliers de chevaux l’horizon s’est peuplé.

Extrait d’un poème de Eric Egron, d’après une prière navajo du cheval.

En vous souhaitant de franchir vous aussi le pont entre les mondes, avec le cheval pour guide, et au plaisir, peut être, de vous rencontrer pour une prochaine activité de notre communauté,

Avec mes salutations amicales,

Sylvain Gillier - Imbs

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