Dépression, le feu Stop de l'âme. La lettre de Sylvain en novembre et décembre 2014

Depression (c) Karla Mc Laren / Spirit of Horses

Tous les ans, c'est pareil. Au début du mois de décembre, de la fenêtre de mon bureau, je vois les employés municipaux de la petite ville de banlieue où je travaille monter laborieusement les animations lumineuses de Noël. Tous les ans, les petites guirlandes lumineuses et les étoiles de Noël animées se font plus misérables, plus sinistres et plus grises. Tous les ans, je me rappelle avec tristesse que notre civilisation occidentale toute entière s'enfonce peu à peu dans une crise chaque année plus grave, plus profonde et plus désespérante. Tous les ans, ma boîte mail se remplit de déclarations de bonnes intentions, de phrases optimistes et de visions lumineuses qui, selon leurs auteurs, vont sauver le monde de son lent naufrage entre inflation et déflation généralisées. Mais, tous les ans, au fur et à mesure que la lumière décline, je sens dans mon corps le flux de l'énergie qui se ralentit, et je vois autour de moi les signes de la dépression.

Mon bureau est situé en périphérie d'une petite ville de la banlieue parisienne. En m'aventurant dans la zone pavillonnaire qui grignote peu à peu les champs, j'ai découvert un ancien chemin de terre menant, hors de la ville, rejoindre un chemin de grande randonnée. Par chance, le chemin relie presque directement la petite ville où je travaille au village où j'habite. Une douzaine de kilomètres à pied, en traversant la forêt, longeant de grands champs avec des chevaux, sous les beaux chênes et les bouleaux au tronc tout blanc.

Quand je sens l'énergie de mon corps baisser, je marche. Je quitte les zones pavillonnaires de la petite ville pour m'enfoncer dans la forêt. Lorsque je laisse derrière moi les derniers réverbères avec leurs lumières jaunes et blafardes, c'est comme si je m'enfonçais dans un trou noir qui relie deux mondes. Cela commence par le froid. Des rafales de vent glacé sous les nuages gris. Puis, c'est l'obscurité. Une obscurité que l'on ne rencontre pas dans les villes, où il y a toujours un panneau lumineux, un feu de signalisation ou un réverbère pour nous rappeler notre appartenance à l'espèce des hommes urbanisés. Dans les milieux naturels, l'obscurité est une matière palpable. Lorsque je marche, tout seul, dans la forêt sombre, je comprends mieux ce que l'ethnologue américain Sorensen voulait dire lorsqu'il parlait des deux formes de conscience : la conscience des peuples nomades d'avant la conquête et la conscience d'après la conquête, la conscience de l'occidental urbanisé.

En hiver, les milieux naturels sont austères. Tout est silencieux, froid, mort immobile. Les plantes noircissent et pendent lamentablement. Le silence devient lugubre, lorsque je croise, au détour d'un chemin, la silhouette tourmentée d'un vieil arbre creux. Lorsque je passe le long de la pâture des chevaux, Fakir est tout seul. Fakir est un cheval Merens de 26 ans, lourd, massif, noir comme la nuit, un cheval de trait des montages de l'Ariège. A cause de difficultés d'organisation, j'ai dû déplacer il y a quelques jours mes juments qui sont habituellement avec lui. Fakir est seul, immobile dans le brouillard gris et dans la nuit. Il attend. Avez-vous déjà vu un cheval déprimé? Il semble affaissé sur lui-même. Ses oreilles ne se baissent pas en arrière en signe de colère, mais elles ne pointent pas non plus vers l'avant. Un cheval déprimé ne s'intéresse tout simplement pas à vous. Il n'est pas impoli, ou agressif - non, il est seulement terne, gris, épuisé. Vous n'êtes pas intéressant. Il ressemble à ces milliers d'employés que vous avez rencontrés dans des guichets de gare, à la caisse des supermarchés ou qui vous tendent un ticket à l'entrée d'un parking. Il est résigné.

Pourtant, je sais que, lorsque Fakir va changer de pâture, retrouver ses amis, d'un coup, il va se transformer en un animal énergique, allant et fort et il va déployer un potentiel d'énergie incroyable pour son âge. Quelle est cette alchimie intérieure des émotions? Ou donc est stockée toute cette énergie?

Au loin, j'entends le grondement sourd des voitures qui, sur l'autoroute, ramènent leurs conducteurs fatigués vers leurs appartements - dortoirs. Un des premiers signes de dépression, c'est lorsque, après avoir lutté toute la journée contre une fatigue mortelle, au moment où vous posez la tête sur l'oreiller, toute la fatigue disparait et les innombrables soucis de la journée commencent à orbiter dans votre pensée en un manège démoniaque qui vous tient éveillé jusqu'aux dernières minutes de l'aube, juste avant que votre réveil ne sonne.