La lettre de Sylvain - Octobre 2014 - Marcher dans la beauté

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Marcher dans la Beauté ,

aller, aller avec l'harmonie universelle,

L’univers entier m’accompagne alors que je suis en marche .

Sa Beauté marche devant moi, elle marche derrière moi ,

La Beauté est au-dessous de moi et au-dessus de moi ,

La Beauté m'entoure de toutes parts.

Ces paroles du chant de la Blessing Way - le Rituel Navajo de la Bénédiction - sont universellement connues. Leur éclat a franchi les distances, bien au delà des frontières du " NavajoLand", la grande réserve amérindienne entre Arizona et Nouveau Mexique. Si vous avez un jour marché en pleine nature à coté de votre cheval, en totale unité, votre cœur empli de paix et d'harmonie, environné par le violet des bruyères, éclairé par les rayons orangés du soleil, vous comprenez peut être vous aussi ce qu'est "marcher dans la beauté".

Walk in beauty

Le chant se continue avec ces paroles:

Dans la maison faite de l'Aurore,

Dans la maison faite de la lumière du Crépuscule,

Dans la maison des nuages noirs,

Il marche avec joie.

Tout se termine dans la Beauté,

Tout se termine avec la Beauté.

La beauté, l'harmonie universelle et la paix s'expriment constamment à coté de l'horreur, de la guerre, des conflits, de la vengeance et des jalousies.

C'est pour cela que, selon la tradition, ce rituel de bénédiction Navajo, la Blessing Way, est indissociable du rituel de purification, la Enemy Way, la cérémonie de guérison pour celui qui a subi la violence du conflit ou qui est victime de la vengeance des esprits jaloux.

L'auteur de romans policier Tony Hillerman , célèbre pour ses intrigues se déroulant dans les réserves indiennes du Sud Ouest de Etats-Unis, disait que sa vocation d'écrivain avait été révélée par une rencontre qu'il fit en Pays Navajo dans les années 50. Un jour, il croisa un groupe de Navajos à cheval, traversant une piste en plein désert, à des dizaines de kilomètres de toute habitation, vêtus des habits traditionnels, de coiffures de plumes et montés sur des chevaux peints. Ils portaient, au bout du'une lance, en guise de trophée, une casquette d'un militaire Japonais. Cette vision, et ce que lui dirent les cavaliers, renversa totalement sa vision du monde et lui ouvrit des voies toutes nouvelles .

Indian Riders

Il demanda aux cavaliers s'ils se rendaient à une fête touristique, ou s'ils étaient des représentants d'un groupe folklorique. Non, lui répondirent-ils. Ils allaient animer une cérémonie du Enemy Way pour des Marines, des Indiens Navajos qui étaient récemment revenus de la guerre contre les Japonais. Ils lui expliquèrent que leur groupe faisait partie d'une sorte de retraite spirituelle, la "voie de l'ennemi", un rituel spécial qui allait durer plus d'une semaine. Ils lui expliquèrent que la participation à des actes de guerre avait rendu leurs compagnons impurs, et que ce rituel était spécialement indiqué pour rétablir l'Unité, l'harmonie, et leur permettre à nouveau de marcher dans la beauté du Peuple Navajo.

Hillerman disait que cette rencontre l'avait profondément fait réfléchir sur les valeurs de la civilisation occidentale, et sur la voie de beauté des peuples traditionnels. C'est à cause de cette rencontre qu'il décida de devenir écrivain. Ce fut la source d'inspiration pour la série de romans policiers se déroulant en pays Navajo qui le rendit célèbre.

Lors d'un des séjours que j'ai fait dans le Sud Ouest des États-Unis, je visitais avec des amis la réserve amérindienne des Tohono O'odham, le "peuple du désert", toute proche de la frontière avec le Mexique.

La route était entièrement droite - trois bandes blanches absolument rectilignes sur plus de 70 kilomètres, vibrant dans la chaleur torride, traversant un paysage désertique de cactus cierges, de rochers brûlés par le soleil et de misérables broussailles desséchées. Nous observions, depuis l'entrée dans la réserve amérindienne, de part et d'autre de la route, des monticules blancs dans un alignement à peu près régulier, tous les deux ou trois kilomètres. Regardant de plus près, c'était simplement des tas de pierre blanchis à la chaux, sans aucune indications sur leur fonction. Tout en roulant dans la chaleur effrayante, nous faisons des suppositions, diverses. Un des amis, qui avait voyagé en Orient, émis l'hypothèse que cela devait être des stûpas, des indicateurs de lieux de prière. Un autre, plus pragmatique, disait que c'était pour bien voir la route - qui, de toutes manières, allait absolument tout droit. Nous avions croisé plusieurs groupes de chevaux errant en liberté, cherchant leur maigre ration de nourriture au milieu des cactus, et je me disais que les pierres blanches avaient peut être rapport avec ces chevaux libres. On m'avait dit que nos contacts Indiens organisaient des ateliers avec les chevaux pour les enfants des réserves amérindiennes, des ateliers pour comprendre le message des émotions - tout à fait le même travail que celui pour lequel j'avais fait le déplacement jusqu'aux États-Unis dans le Ranch de Linda Kohanov. Ils avaient accepté très aimablement de nous rencontrer.

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Arrivés au lieu de notre rendez-vous, le "Café du Désert", après avoir garé la voiture sur une petite place, très soignée avec ses bordures en briques, au milieu de l'agglomération principale de la réserve. Un regard circulaire sur l'environnement: entourant la place, un petit supermarché, un magasin d'art pour touristes , un centre d'action sociale, au milieu d'un rassemblement de caravanes, de baraques en tôle ondulées et de modules préfabriqués.

Bonne surprise, le "café du désert" était très accueillant, proposant des recettes traditionnelles à base de haricots sauvages et de Cholla, les fruits de cactus, accompagnés bien sur des inévitables verres de Coca Cola glacé. Assis à une table, les trois personnes avec qui nous avions rendez-vous nous attendaient. Je ne connaissais pas grand chose aux cultures amérindiennes, aussi je ne savais pas très bien à quoi m'attendre. Nos hôtes étaient très amicaux, portant les chevaux mi-longs, écoutant avec attention nos questions, y répondant avec précision. A ma surprise, ils étaient habillés exactement comme des cow-boys de films. Et, en réalité, j'appris que deux d'entre eux passaient le plus clair de leur temps à cheval, rassemblant le bétail pour de riches propriétaires blancs : des Indiens devenus des Cow-Boys.... L'un d'entre eux, Louis, celui dont le nom m'avait été indiqué, était un lieutenant de la Police Tribale à la retraite. Il nous expliqua que la triste réalité était que les jeunes Indiens du "peuple du Désert", vivant entre deux cultures opposées et ne se comprenant pas, préféraient de loin la musique rock, la culture gangsta rap et les soirées en boite à la connaissance traditionnelle de la nature et des chevaux. Leurs soirées préférées étaient de prendre les voitures, de rouler à fond jusqu'à Tucson pour faire la fête ( l'alcool est souvent interdit à la vente dans les Réserves), puis de revenir, complètement ivres, tout en faisant la course sur la route que nous avions prise. Dans la nuit, les vapeurs d'alcool, les voitures montées sur de vieux pneu usés, les accidents étaient inévitables. La dépression quotidienne des jeunes de la réserve se transformait en pulsions quasi suicidaires. L'ex-lieutenant nous raconta quelques uns des accidents terribles, les voitures sortant de la route à pleine vitesse dans la nuit noire, le sang, les corps mutilés, puis le regard des parents à qui il devait annoncer la nouvelle. Son visage exprimait encore, des années après, l'horreur de ces moments. Chaque monticule blanc était le témoin d'un accident mortel, mais donnait aussi l'indication que le chindi du mort, son esprit désincarné, ou plutôt la partie invisible de son corps qui portait ses désirs mauvais, errait encore à cet endroit, emplie de désirs de vengeance.

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Louis, immensément fatigué par ces accidents stupides, ne croyant plus ni à la loi des hommes blancs, ni aux anciennes croyances de son peuple, avait décidé de prendre sa retraite. Il avait aussi pris la ferme résolution de donner quelque chose pour les enfants de son peuple. Avec son beau-père, il avait entrepris une quête de vision pour comprendre comment il pouvait se mettre au service de la Beauté, et tenter de rétablir l'harmonie entre deux mondes perturbés. Les chevaux, nous dit-il, étaient apparus dans ses visions. D'après lui, le contact avec les chevaux était le meilleur moyen pour que les jeunes retrouvent l'estime d'eux-mêmes, reprennent le fil de la tradition, redeviennent conscients de leurs émotions pour redevenir de véritables êtres humains " marchant dans la beauté". Lors des quêtes de vision, le pouvoir lui avait transmis des chants et des manières de faire adaptées aux temps troublés de ce 21e siècle. "L'homme blanc pense tout droit", nous dit-il. "Il a toujours plus de désirs, il veut toujours plus. Il a oublié que tout, dans la nature, est un cycle. Tout part de l'origine, croit jusqu'à son sommet, puis retourne à l'origine. Chaque matin, lorsque le soleil se lève, une nouvelle possibilité t'es donnée. Tu as l'impression d'être sur le grand huit des émotions, un moment au plus haut, l'instant d'après au plus bas? N'oublie jamais que le grand huit revient exactement à l'endroit d' où il est parti". "Les jeunes sont la graine de l'avenir", nous dit-il en conclusion," n'oubliez jamais cela".

De retour à la maison, un matin, au lever du soleil, je réfléchissais à cette impossibilité: comment "marcher dans la beauté " dans un monde empli d'horreur , de désordre et de terreur? Comment accepter la méchanceté, la violence, l'ombre mauvaise tapie à coté de moi?

Sur la droite de la porte d'entrée de notre petite maison, il y a un magnifique massif de fleurs, objet des attentions de mon épouse, mais aussi des miennes: des herbes aromatiques y ont élu domicile, menthes sauvages, estragon, armoise et aigremoine - elles me servent à confectionner mes tisanes du petit déjeuner. J'observais, chaque matin, comment une grande toile d'araignée se construisait, sur plus d'un mètre de hauteur, patiemment filée par une grande Épeire Diadème, cette araignée portant un dessin étonnamment proche d'une croix chrétienne constellée de joyaux que l'on dirait gravée sur son abdomen. J'ai une phobie des araignées. Depuis aussi loin que je me rappelle, je ne supporte pas de les sentir près de moi, et jusque récemment , j'avais même du mal à les regarder. Matin après matin, je voyais l'araignée, un spécimen de plus de trois centimètres ( probablement sélectionnée par la politique de biodiversité du Parc Naturel...) attendre ses proies, se jeter sur les moucherons englués dans le piège, les paralyser par son poison et les vider de leur substance en les suçant de l'intérieur. J'avais un sentiment de dégout, la sensation d'un fluide glacé qui coulait dans mon bas-ventre et sur mes avant -bras, dont les poils se redressaient. J'avais en moi, émergeant des profondeurs, l'image de ceux qui tissent leurs obscurs stratagèmes dans l'obscurité, les faux amis qui, patiemment, tissent des pièges pour vous paralyser, puis sucer la moelle de votre vie. Une image apparaissait en moi, celle d'un ancien collègue, avec qui j'avais monté une entreprise, expérience malheureuse qui, encore aujourd'hui, provoquait des nausées dans mon estomac.

Il y a quelques années, j'avais investi de mon temps, de mon argent et de mon enthousiasme, sans parler de ma réputation, dans un projet de centre de santé ostéopathique et diététique, une affaire très bien située dans Paris. Mais le business plan avait été fait sans anticiper la hausse des loyers, et la situation devint rapidement invivable pour tous les actionnaires. Au début, tout était merveilleux, beau et harmonieux: nous étions un groupe de professionnels, forts, surs de nous, nous allions monter un centre qui ferait date dans l'histoire des thérapies alternatives, le premier centre thérapeutique intégré où les maux étaient pris en charge sur les plans physique, ostéopathique, par les plantes, avec la diététique et la connaissance approfondie du psycho-corporel, une entreprise réellement innovante dans le domaine de la santé. Tout était bien. Les clients affluaient, la réputation du centre s'étendait rapidement. Mais, alors que les conditions économiques devenaient de plus en plus difficiles, quand nous avons été mis dans l'obligation de travailler dur sans être payés, d'emprunter de l'argent pour faire face aux frais de fonctionnement, nous avons été obligés de remettre en question nos croyances , la palette de nos comportements et notre propre vision de nous-même. La situation changea radicalement. Nous fûmes jetés dans les sables mouvants de la vulnérabilité, une émotion face à laquelle la plupart d'entre nous ne savent pas réagir autrement que par la panique. Privés d'un sol stable, notre belle équipe se transforma rapidement en un groupe d'enfants désemparés, totalement paniqués, se bousculant les un les autres, effrayés, même, par l'intensité de la rage qui naissait en nous. Après quelques réunions orageuses, des échanges de mails agressifs, le responsable du projet en vint à la conclusion que la cause de nos problèmes était le propriétaire de l'immeuble, qui devait donc être attaqué en justice. La moitié des actionnaires, voyant cela, se retirèrent tout simplement et disparurent dans la nature. Trois autres participants, de leur coté, préparaient un procès pour "mauvaise gestion", et une des ostéopathes, qui avait souscrit un prêt personnel pour monter le projet, emplie d'une rage intense, intenta à tout les autres un procès pour escroquerie... et c'est ainsi, au milieu des piles de papiers, des convocations par huissier et des lettres d'avocats, que se termina notre belle aventure collective.

Dans nos sociétés sur-protégées, où nous sommes déconnectés de la beauté de la nature, des animaux et des forces vives du monde, la vulnérabilité est une émotion que nous n'avons pas du tout l'habitude d'accepter. On nous apprend que nous sommes les plus forts, les maîtres de la terre, les détenteurs de la science, le sommet de la pyramide de l'évolution. Est - ce que nous n'aurions pas tout simplement oublié que l'important, c'est de marcher dans la beauté ?

L'émotion de la vulnérabilité est une remise en question qui nous vient non pas de l'extérieur, mais de l'intérieur de nous-même. C'est une émotion qui ouvre la porte de la petite boite de pensées et de croyances où nous nous sommes enfermés nous-mêmes. Cela demande du courage d'accepter la vulnérabilité. : le paysage devant nous est immensément beau, mais tellement plus vaste que ce à quoi nous sommes habitués! La tentation de se replier dans son cocon peut être intense. Et pourtant, comme Linda Kohanov nous le dit dans The Power of The Herd, cette émotion inconfortable recèle un important message: elle nous apprend que nous avons besoin de renforcer notre capacité à expérimenter de nouvelles choses. Elle nous dit que nous devons garder notre potentiel de créativité, nos possibilités d'adaptation, et aussi que nous avons à exercer notre pouvoir de vivre notre vie, de ne pas nous prendre au sérieux et de trouver à l'intérieur de nous-même de nouvelles possibilités . Lorsque nous développons une plus grande tolérance à la vulnérabilité, une vie toute autre, faite d'innovation, de joie et d'expérience, apparaît. Nous reconnaissons la vulnérabilité comme un ami. Elle nous encourage à nous élever au dessus des anciennes représentations, , nous enseigne à nous adapter à ce qui est, mais aussi à ce qui pourrait être.

Lorsque nous voyons la vulnérabilité non pas comme un ennemi, mais comme une bénédiction, nous l'accueillons pour ce qu'elle est: la possibilité de vivre la liberté et la maîtrise de soi.

Bien cordialement à vous

Sylvain Gillier-Imbs

Pour continuer le voyage:

Le Desert Rain Café à Sells, Arizona

Tony Hillerman , la présentation de ses romans en Français

Les photos des voyages dans les réserves indiennes sur la page Facebook de eQuintessence

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