Lettre-contact Septembre 2014 - Illumination

Pour beaucoup, le printemps, c'est le retour de la verdure.

Mais ici, dans la forêt, le renouveau de la végétation, ce sont d'abord les couleurs ocre-rouges des aulnes, les grandes nappes gris clair des brumes survolant paresseusement les prairies, puis le tapis jaune, violet et blanc des primevères et des jacinthes sauvages. Longtemps, jusqu'au mois de Juin ou de Juillet, la lumière du soleil reste humide, reflétée et refroidie dans les mares et les crosses de fougères. Ce sont les frondaisons des bouleaux et des aulnes qui définissent la lumière, la laissant filtrer, constamment fraiche, au travers de leurs branches.

Si j'avais pu deviner que, en déménageant mon cabinet médical 30 Km plus au Sud du petit bloc d'immeuble que nous habitions avec mon épouse Sylvie près de Boulogne-Billancourt, cela ouvrirait une vision si différente des milieu naturels, une vison illuminée de la nature?

J'habite au cœur de la grande forêt qui s'étend entre Chevreuse et la Beauce, ce qui reste de l'ancienne forêt druidique des Carnutes, un seul bloc végétal compact depuis la Seine jusqu'à la Loire. Cette forêt était le centre de la Gaule, et le siège spirituel du culte Druidique, celui de la déesse Epona, la déesse des chevaux qui montrait le chemin entre les deux mondes, visible et invisible. Encore aujourd'hui, malgré les autoroutes polluées, les TGV bruyants et les lotissements tentaculaires, c'est une forêt qui garde ses racines plongeant au cœur du mystère des anciens temps. Chênes centenaires, landes couvertes de bruyères mauves et violettes, millions d'insectes qui bruissent, grenouilles qui coassent, chemins secrets vers des vallons mystérieux, cerfs majestueux ... Tout cela est devenu mon environnement quotidien - je suis devenu presque habitué, lors de nos promenades équestres, à voir débouler de grandes familles de sangliers ou de faisans de leur abri sous les hautes fougères-aigle. Ce n'est que lorsque je prends le métro, que je me retrouve, comme des millions de parisiens, compressé comme une pièce de bétail dans un wagon métallique, la joue comprimée contre la vitre, mon épaule accrochée sur une barre en acier brillant, au milieu de la sueur, des odeurs de stress et d'impatience et de la frustration journalière, que je me souviens de ce que la civilisation moderne signifie.

Lorsque j'ai recommencé à monter à cheval, peu après que nous ayons déménagé, en prenant des cours au Haras de la Cense, un des centres de référence pour l'équitation éthologique, je voulais devenir ce "chuchoteur" mythique - non, pas Robert Redford, je suis beaucoup moins beau que lui - mais celui dont les chevaux sont les amis parce que les hommes lui sont devenus insupportables.

Mais j'ai appris que, sans le froid, sans l'humide et sans la grisaille, jamais l'arc-en-ciel n'apparaît. Ce dernier printemps, après une grande averse, j'ai vu l'arc-en-ciel se déployer juste au-dessus de la grande clairière où vivent les chevaux. J'ai vu, alors que le soleil se couchait, dans une lumière rouge orangée, la route verticale d'un arc en ciel, qui conduisait droit vers le ciel doré, puis disparaissait.

Il en est de même avec les conditions de notre vie. Il y a une certaine beauté intérieure, une certaine qualité de présence, à laquelle nous n'aurons jamais accès, qui ne pourra jamais pleinement se développer si nous n'acceptons pas la froideur, l'humide, l'obscur chemin rocailleux des difficultés et des obstacles. Nous pouvons lire à longueur de journée des traités sur l'équitation naturelle, regarder des centaines de vidéos sur les "chuchoteurs", prendre des cours sur la dynamique des groupes sociaux et suivre des cercles de développement personnel. Le point crucial est que transformer le savoir en sagesse nécessite de vivre l'expérience.

Je voulais, lorsque j'ai quitté Paris, rétablir autour de moi les anciens sanctuaires de la forêt, où la nature pourrait se manifester pleinement, me montrant et m'enseignant ses secrets au détour des grands chênes. Je participais à ce moment à un projet de centre de santé alternatif, avec des collègues, ostéopathes, diététiciennes et médecins. Mais, avec la hausse des prix des loyers, l'enthousiasme du début avait fait place à une guerre de tranchées qui me devenait insupportable. Le plan d'affaire initial avait été bien trop optimiste. Notre belle et généreuse idée s'était transformée en un champ de bataille où jeux de pouvoir, pièges et manipulations grignotaient petit à petit tout ce qui restait de notre enthousiasme. J'étais très en colère contre l'avidité des promoteurs, qui selon moi ne savaient pas reconnaître une idée novatrice et se moquaient bien des problèmes de santé des Boulonnais. Je voulais quitter définitivement la compagnie des hommes pour me retirer dans un espace sacré, au milieu des chevaux et de la nature. Mais, les chevaux eux-mêmes ne l'entendaient pas ainsi, ils conspiraient déjà pour faire échouer ce projet.

Tout d'abord, j'appris que les chevaux, pour être heureux, avaient besoin d'espace. De BEAUCOUP d'espace. Dans son milieu naturel, un cheval broute sur plus d'un hectare, et marche plus de 20 km par jour. Non, certainement, mes chevaux, s'étant d'abord arrangés pour se mettre sous ma responsabilité, n'allaient pas se contenter d'un box de trois mètres sur trois, ni du petit jardin autour de notre nouvelle maison.

Puis, j'appris que les chevaux ont des intentions bien arrêtées, surtout lorsqu'il s'agit d'un groupe de juments Camargue. Non, elles ne voulaient pas se promener avec moi dans le jaillissement végétal des forêts. Non, elles ne quitteraient pas la pâture, non, elles n'apprendraient pas les exercices que j'avais moi-même appris, moyennant un investissement respectable, avec Andy Booth au Haras de la Cense. Mes chevaux adorés devenaient difficiles à monter, s'arrêtant sans raison, me montrant les dents ou ne respectant pas mes indications. Au Haras de la Cense, j'avais même du mal à attraper le grand cheval bai de race selle français que j'avais en pension. Je regardais encore et encore les DVD de démonstration de la "méthode La Cense". Mais mes chevaux, apparemment, n'entraient pas dans la catégorie de ceux avec qui on pouvait chuchoter...

L'athlète américain Vernon Law disait que " l'expérience est le professeur le plus dur, parce que d'abord, il faut passer l'examen, et la leçon ne nous est donnée qu'après". Je reçus moi aussi l'examen avant la leçon. Petit à petit, j'en vins à considérer non pas le comportement de l'autre, mais bien mon propre espace intérieur. Je compris quel est mon pouvoir, comment lui faire confiance, comment découvrir les ressources insoupçonnées qui se trouvent en moi. Je compris que le tournoiement continuel des pensées, les projections sur ce "qui pourrait se passer", ce que "je voudrais être", ce qu’il « faudrait faire » était pour les chevaux comparable au bruit strident d'une perceuse électrique tournant à plein régime. Et la tempête des émotions qui s'agitaient en moi, la frustration, le sentiment plus ou moins inconscient d'être incapable, la colère d'avoir dépensé tout cet argent sans résultat, ou parfois la peur que mes chevaux deviennent finalement incontrôlables, était pour eux comme les projections brûlantes d'un lance-flamme dans leur ventre.

Je découvris que la clarté de ma pensée, la chaleur de mon optimisme, et l'équanimité de mes émotions faisaient plus et mieux que tous les DVD et livres que j'avais lus. Plus j'étais ancré dans le présent de ce qui était, sans me préoccuper de ce qui pourrait advenir, plus mes chevaux devenaient doux, paisibles, légers, confiants, équilibrés et puissants.

Face au problème crucial de l'espace nécessaire, et de l'argent que coutait l'entretien de chevaux, j'en vins à rechercher intuitivement d'autres solutions. Par un concours de circonstances, je fus amené à participer à un projet du Parc Naturel, proche de l'endroit où j'habitais, dans le but de réhabiliter les zones humides. En fait, depuis le 19e siècle, toutes les zones humides autour des grandes villes sont systématiquement asséchées. Pourquoi? La réponse tient en une seule phrase : la peur de la malaria. Le processus de suppression des "marécages" et leur mauvaise réputation de "fièvre des marais", le redouté paludisme, était tellement habituel que, jusque dans les années 80, toutes les zones marécageuses à cinquante kilomètres autour de Paris étaient systématiquement comblées et asséchées. La quasi-totalité des mares forestières avaient disparu, des sites de biodiversité exceptionnels, parfois les seules oasis de variété végétales, de plantes rares et médicinales, et d'animaux en voie d'extinction, au milieu d'un désert de monocultures intensives aspergées de pesticides et de désherbants.

Je découvris donc, simultanément à l'extérieur de moi, et aussi à l'intérieur de moi, en une synchronicité ma foi très Jungienne, que les "marécages obscurs" pouvaient devenir, non seulement le refuge de la vie multiforme, mais aussi la demeure de mes chers chevaux. L'obscurité en moi, les marécages intérieurs étaient tout ce que les projections, les frustrations et les évènements mal compris de la vie avaient sédimenté comme méchanceté, bassesse et habitudes pernicieuses. Petitesse, fausseté, mensonges, trahisons et vengeances - toutes les pensées ordinaires de chaque jour - ne sont au fond que la boue dans laquelle pousse la tendre verdure - broutée avec délices par les chevaux... Revenues à leur état naturel, sans projections, sans pensées parasites, les zones marécageuses de mon état intérieur redevenaient ce qu'elles avaient toujours été: l'espace de la transformation créative, la "tourbe" des alchimistes à partir de laquelle la transmutation peut débuter.

J'appris aussi (mais plus tard) que, en Camargue, les chevaux sont naturellement immunisés contre les fièvres des marais. J'appris que, moi aussi, je pouvais devenir immunisé contre les projections, la méchanceté inconsciente et que je pouvais, sans violence, mais avec force, partager les perspectives illuminées qui s'élèvent le long de l'arc-en-ciel.

Tout ce qui nous arrive est, finalement, une leçon dans l'art délicat de grandir et se transformer. Je fais toujours des erreurs, je n'aime toujours pas beaucoup les grandes villes, mais je n'ai plus aucune appréhension à partager ce que j'ai appris avec mes compagnons humains, que cela soit dans une grande salle de conférence parisienne ou dans une petite clairière au plus profond de la forêt. L'ego, le moi construit, déteste voyager dans l'inattendu, et il ne supporte pas les leçons incontrôlables que la vie apporte à chaque instant. Sa voix s'exprime continuellement en nous comme un critique intérieur qui commente, juge et critique ce que nous faisons. Mais le Soi authentique en nous est prêt à apprendre, à faire l'expérience, dans la magie de chaque moment - et à bien s'amuser!

En espérant avoir l'occasion de partager cette magie avec vous,

Avec mes salutations très cordiales

Sylvain Gillier-Imbs

(c) eQuintessence, Gillier-Imbs et Cheval Communication, Extraits et traduction française de "The Way of the Horse" par Linda Kohanov, , tous droits réservés, avec l'autorisation de l'auteure.

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