La lettre de Sylvain - Cheval Communication - Juin 2014

On appelle ça " la goutte qui fait déborder le vase".

Votre chef vous demande de rendre un dossier dans un délai qui n'est vraiment pas raisonnable. Mais vous ne pouvez pas refuser. Il est votre supérieur hiérarchique, et vous, vous pensez à cette promesse d'une augmentation prochaine qui est en suspens. Alors vous vous y mettez, vous prenez le dossier, et vous restez au bureau. Vous faites des heures supplémentaires, et au moment de rentrer, vous êtes pris dans un bouchon parce que, justement, ce soir là, c'est un match de la coupe des nations.

La bretelle de l'autoroute est fermée, vous rentrez en retard pour le dîner qui était prévu avec votre femme, et vous sentez sa déception dès que comme chaque jour vous avez posé vos clés dans la petite boite près de l'entrée . Vous vous mettez à table, l'air morose. Alors, ça se déclenche. Votre fille de cinq ans renverse son verre. Il y a comme un déclic dans votre corps. Tout d'un coup, vous vous voyez debout, furieux, hurlant contre elle à pleins poumons. Vous ne pouvez plus vous maîtriser. Votre épouse doit s'interposer au moment où vous allez frapper la petite tête avec vos poings serrés.

Vous êtes de très mauvaise humeur toute la soirée. Le lendemain, votre épouse vous sert une tasse de café avec de petits gestes prudents. Elle ne veut pas déclencher une autre explosion de colère! Toute la famille en est persuadée: la colère, ce n'est pas bien. Mais, en réalité, ce n'est pas la colère qui est mauvaise, ce sont les émotions qui ont manqué leur but. Les émotions, c'est de l'énergie en mouvement.

Chaque cavalier, chaque personne qui a côtoyé des chevaux le sait par expérience, et bien souvent parce que son corps le lui rappelle avec de vieillies douleurs: l'émotion, chez le cheval, se traduit par des mouvements. Quand le cheval a peur, en une fraction de seconde, il fait demi tour et s'enfuit au galop: son salut est dans la fuite. Mais, à la différence des humains, l'énergie du cheval est dirigée exactement vers son but. Pas de honte, pas de culpabilité: l'énergie se dirige droit vers son but et équilibre exactement l'émotion intérieure, l'énergie en mouvement dans le corps. Un cheval en colère, c'est de l'énergie pure qui se dirige droit vers sa cause. La colère, pour le cheval, c'est une énergie de protection. C'est la force qui permet de rétablir les limites. La rage que vous avez ressentie, déclenchée par un incident parfaitement anodin, c'est une intensification de la colère, une émotion tellement mal comprise que les normes sociales imposent de la cacher.

Les explosions de rage dirigées vers des personnes innocentes qui n'y sont pour rien sont des exutoires d'émotions de colère amplifiée. Diriger sa rage vers un ou une collègue plus faible, vers un enfant, c' est un des reliquats d'une culture basée sur la répression des émotions. La mentalité archaïque primaire de l'homme des cavernes qui ne respecte pas le concept de l'espace personnel est basée sur la loi du plus fort. Alors, encore aujourd'hui, les émotions de colère sont pratiquement hors-la-loi. C'est comme cela que fonctionne l'ancien paradigme de dominance et de soumission. Pour forcer un être vivant à abandonner sa terre, à renier sa culture et ses croyances les plus intérieures, il faut une grande absence de sens moral, et une solide culture d'esclavagiste. Les descendants des esclaves, des serfs et des travailleurs de l'ombre portent dans leur sang la rage contenue de toutes les générations qui, avant eux, ont été exploitées et dépossédées.

Aux Etats Unis, la minorité amérindienne, dans son ensemble, est une illustration criante des conséquences de la violence extrême du modèle capitaliste et impérialiste. Depuis plus de trois siècles, les valeurs millénaires des traditions et de la sagesse des peuples premiers sont foulées au pieds, méprisées et systématiquement combattues. Sur l'antique "île de la Tortue", les merveilleuses terres des nations amérindiennes données aux "êtres humains" - comme s'appellent eux même les Cree, les Apache, les Pawnees ou les Arapahos - par "Grand Père Soleil" portent à présent le plus impérialiste, le plus calculateur, le plus manipulateur et le plus prédateur des régimes capitalistes.

Grimper l'échelle sociale, acquérir des diplômes et faire des études supérieures, c'est la solution la plus évidente pour sortir de sa destinée. Les rois et empereurs des anciennes époques qui avaient droit de vie et de morts sur leurs sujets sont devenus les PDG insensibles et les capitalistes prédateurs d'aujourd'hui. Les maîtres du monde, ce sont les "loups de Wall Street". Notre univers est devenu régi par une logique financière omniprésente, parfois administrative, souvent étayée par les démonstrations scientifiques, toujours prédatrice. Pour les êtres qui n'atteignent pas les sommets intellectuels des gratte-ciels de New York, il n'y a que des sarcasmes. Une étude récente montre que ce sont les professions bancaires et le trading qui sont choisies par les individus avec le Q.I. les plus élevés. Le monde est régi par une logique prédatrice, réagissant à la milliseconde dans les programmes d'achat et de vente sur les marchés de la spéculation boursière. Les cerveaux fonctionnent à plein régime, et dans le but de détecter les faiblesses de l'autre pour l'attaquer. Toutes les valeurs, êtres vivants compris, sont ramenés à un prix de vente et d'achat. Plus de vie, il n'y a que des "choses", des bénéfices et des chiffres d'affaire.

Pourtant, des théoriciens de l'évolution tels que Kropotkine out démontré que l'application de la logique est une caractéristique du comportement prédateur. Les êtres non-prédateurs - et les chevaux en sont de dignes ambassadeurs - privilégient une autre forme de raisonnement, basé sur la coopération et non pas la compétition. Les non-prédateurs pratiquent le raisonnement non-logique, non orienté vers le but, un raisonnement qui laisse la vie s'exprimer dans ses formes multiples et ne transforme pas tout en "choses".

Dans le cercle des prédateurs, le cycle de la "chosification" continue: ceux qui ont été éduqués dans un monde chosifié n'apprennent jamais à prendre position pour leurs propres idées et émotions. ils n'ont pas appris ce que sont des limites saines. Ils deviennent les victimes désignées, les esclaves programmés, ou bien passent dans le camp des exploiteurs. Même ceux qui comprennent ce qui se passent, et veulent quitter leur cercle, ne le peuvent pas, parce qu'il leur manque le mode d'emploi. Dans le "conte des 500 voleurs", un des brigands les plus anciens parvient à une révélation intérieure, il comprend que les véritables valeurs sont celles de la communauté avec toute vie, et il décide d'arrêter de voler. Mais les 499 autres voleurs ne l'entendent pas comme cela: ils le forcent à continuer de voler! Les plus faibles s'engagent alors sur les chemins glissants de la drogue, de l'alcool et des dépendances, détruisant leur être parce qu'ils n'arrivent pas à maintenir les limites indispensables.

Pourtant la colère, dans sa forme la plus pure, ne'st rien d'autre que le respect de ses propres limites et une énergie en mouvement qui nous permet de maintenir l'intégrité. Lorsqu'elle est bien comprise, c'est cette énergie qui nous donnera le courage pour renforcer les limites de notre espace personnel quand cela est nécessaire. Ces limites, ce ne sont pas des murs épais. Non, ce sont des champs d'énergie. Maintenir les limites, ce n'est pas construire des murs de pierre, comme le font certaines femmes qui ont eu des déboires avec la gent masculine. Non, rétablir des limites saines, c'est sentir, réagir et intervenir dynamiquement sur ses limites lorsqu'elles sont franchies. Les chevaux sont de grands maîtres pour enseigner cet art aujourd'hui oublié. En tant qu'êtres non-territoriaux, ils sont l'illustration de ce que peuvent être des limites saines qui n'ont rien à voir avec le statut social ou les possessions de choses matérielles. Ils enseignent aussi les nuances subtiles de la dynamique émotionnelle, les différences entre colère - lorsqu'une limite est franchie consciemment ou inconsciemment par un autre, frustration - lorsqu'un blocage nous empêche d'atteindre notre but, ou encore lorsque l'incongruence entre apparence et vie intérieure nous fait réagir. La dynamique des émotions ne se laisse pas enfermer par des mots: elle doit se pratiquer, sur un mode non-verbal, et c'est pour découvrir cela que j'anime des stages avec nos compagnons quadrupèdes.

Alors, avec la sagesse non-prédatrice des chevaux, nous ressentons que la dynamique des émotions, colère ou frustration, devient la danse de l'énergie.

Nous vous invitons à danser avec nous cette danse, et espérons avoir l'occasion de vous rencontrer, ou de vous retrouver, à l'occasion de l'une ou l'autre de nos prochaines activités .

Avec mes salutations très cordiales

Sylvain GIllier-Imbs

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"La danse des limites"

Extraits et traductions libres de ''TheWay of the Horse, Equine archetypes for self knowledge'' par L. Kohanov, illustrations de Kim Mc Elroy, (c) New World Library et Eponaquest.

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