La lettre de Sylvain - Mars 2014

Bonjour,

Dans moins de quinze jours, le Mercredi 19 mars, je donnerai en région parisienne, avec mon amie Rachel Blondel, dans un centre de soins Ayurvédiques à Verrières le Buisson, une conférence sur l'approche Eponaquest de Linda Kohanov: la sagesse non-prédatrice des peuples nomades.

La pensée de Linda n'est pas très connue en France, son approche présentée dans le livre "Le Tao du Cheval" peut sembler un peu étrange : communiquer avec les chevaux par le message des émotions, tout de même, ce n'est pas le quotidien de la plupart des cavaliers.

Je me sens un peu vulnérable, alors depuis mon retour du Sud Ouest des États Unis, je me prépare en échangeant avec des amis, je me rends souvent sur Paris et, dans le métro, les bus et les trains de banlieue, j'observe. Un joueur de harpe, inlassablement, égrène ses notes au tournant d'un couloir souterrain. A la station de La Défense, un jeune homme vêtu de baskets rouge vif, d'un pantalon de sport et d'un court gilet de corps qui laisse ses épaules et ses bras nus s'assied sur la banquette en acier devant les quais. Le froid est vif, il a du courir, son visage est tout rouge et de son corps s'élève une vapeur épaisse , un nuage de vapeur chaude planant au dessus de la foule indifférente comme s'il était doté de sa propre conscience. Plus loin, une femme entre deux âges, voilée, un châle multicolore autour du cou, certainement d'origine roumaine, avec son habit traditionnel usé, noirci et déchiré par endroits, fredonne comme pour elle même un chant populaire beau et lumineux, une mélopée ancienne qui résonne entre les murailles de béton, avant de se reprendre, de se composer le visage douloureux d'une victime et de tendre sa sébile à la foule des voyageurs en costume - cravate. Les mondes se côtoient sans se voir ni se comprendre.

Incroyable mais vrai, j'arrive à ma station de destination avec presque une heure d'avance. Le temps est clair, je n'ai rien prévu d'autre pour l'après midi, aussi je décide de parcourir à pied la dizaine de kilomètres qui me séparent de chez moi. Je marche, les heures s'écoulent, les ombres s'allongent et le paysage se transforme, passant d'une succession de pavillons de banlieue à une mosaïque de petits jardins centrés par d'anciennes maisons d'ouvriers, à de grands prés herbeux, puis, alors que je franchis la limite du parc naturel, à des buissons de genêts, des prunelliers sauvages et des chênes rouvres. Le premier papillon de l'année se pose devant mes pieds et arrête mon pas régulier: on dirait une feuille jaune vif, avec en son milieu un œil bleu qui me regarde, évoquant en moi la citation de Victor Hugo " quel est donc ce papillon dont notre vie terrestre est la chenille ?

A présent, je marche au cœur de la forêt, sur une petite route toute droite bordée de chaque coté, à perte de vue par une rangée de grands chênes. Dans l'obscurité du soir, les arbres semblent tendre leurs branches vers la route et vouloir effacer le mince ruban de bitume. Cachés dans l'obscurité, j'entends les animaux se déplacer: grands cerfs avec leur harde de biches , précédés par des familles entières de sangliers, en route vers le point d'eau, renards, blaireaux, fouines, et une multitude d'oiseaux de nuit dont les hululements se répondent.

Partir vivre à la campagne? C'est le désir secret dans le cœur de nombre de ces parisiens que j'ai croisés, le corps fatigué et le visage cerné, de La Défense à Marne la Vallée. Retrouver la connexion perdue avec la nature. Est-ce si difficile?

Marcher sur une route de campagne, au milieu de la forêt, et s'ouvrir à la perspective des animaux, des arbres, de la terre?

A qui appartient la terre? Aux super-prédateurs humains dans les tours de la Défense?

La réponse du chef amérindien Sitting Bull résonnait déjà en 1875:

Voyez, mes frères, le printemps est venu ; la terre a reçu l'étreinte du soleil, et nous verrons bientôt les fruits de cet amour! Chaque graine s'éveille et de même chaque animal prend vie. C'est à ce mystérieux pouvoir que nous devons nous aussi notre existence ; c'est pourquoi nous concédons à nos voisins, même à nos voisins animaux, le même droit qu'à nous d'habiter cette terre. Pourtant, écoutez-moi, vous tous, nous avons maintenant affaire à une autre race, petite et faible quand nos pères l'on rencontrée pour la première fois, mais aujourd'hui grande et arrogante. Assez étrangement, ils ont dans l'idée de cultiver le sol et l'amour de posséder est chez eux une maladie. Ces gens-là ont établi beaucoup de règles que les riches peuvent briser mais non les pauvres. Ils prélèvent des taxes sur les pauvres et les faibles pour entretenir les riches qui gouvernent. Ils revendiquent la terre notre mère à tous, pour leur propres usages et ils se barricadent contre leurs voisins ; ils la défigurent avec leurs constructions.

Le précepte que les anciens Indiens répètent aux jeunes enfants me revient:" sois attentif. Sois attentif à tes émotions, sois attentif au moment présent, car le futur n'existe pas, et le passé est déjà évanoui derrière toi. La vie décrit des cercles. Chaque matin le souffle de la vie m'est donné. Que vais je en faire aujourd'hui? Quelle est ma responsabilité dans le grand mouvement qui unit tous les habitants , visibles ou invisibles, de notre terre?

Les peuples nomades ont gardé une sagesse ancienne, la sagesse de la proie. C'est le savoir faire des peuples non-prédateurs qui ont su rester en contact avec le courant de la nature, avec le bétail comme les Peuls nomades d'Afrique, avec les Rennes en Mongolie , ou avec les chevaux aux Amériques. Lors de mon séjour en Arizona dans le ranch de Linda Kohanov, j'ai eu la chance de passer une journée avec ses voisins de la nation Tohono - une nation amérindienne proche des Indiens Yaquis. Se découpant sur le ciel, la montagne sacrée Baboquivari, où selon la cosmogonie Tohono le créateur du monde se repose, pointe vers le ciel sa pyramide massive. Pendant les exercices avec les chevaux, dans le rond de longe, sa silhouette est comme un rappel de la sagesse des peuples nomades. Comme le souffle de la nature, comme la vapeur soufflée par les naseaux d'un étalon, comme la fumée quand elle s'élève dans le ciel, le flux de la vie est bien au delà de ce que les mots peuvent en exprimer.

Car le langage corporel, le langage non-verbal, est bien plus sophistiqué que ce que l'on nous en dit. Dans le monde animal, la communication est essentiellement non-verbale. Tous les grands mammifères partagent une sorte de langage corporel, ce langage naturel des chevaux qui est à l'origine de "l'équitation éthologique" de ceux qui "chuchotent à l'oreille des chevaux". Des psychologues spécialistes de la communication ont établi que, même chez les êtres humains, 90 % de la communication est non-verbale. La tonalité de la voix joue pour seulement 30 %. Alors, où se trouvent donc les autres 60 % ? La réponse que nous apportent les scientifiques est de nature à ébranler les conceptions que nous avons sur la réalité.

Il semble bien que nous n'avons pas un cerveau, mais bien trois cerveaux: dans la tête, mais aussi dans le cœur et dans les intestins. Découverte incroyable: la majorité des cellules du cœur sont des cellules nerveuses, et quand on parle de "la pensée du cœur", ce n'est pas une métaphore, mais une réalité. Le cœur est capable de penser par lui-même, et cet organe produit, en plus, un champ électromagnétique très puissant. Non seulement est-il possible de capter et mesurer ce champ à plus de 3 mètres du distance, mais on peut même démontrer que les êtres vivants échangent des informations grâce à ce champ, jusqu'au point de synchroniser les battements de cœur de plusieurs personnes.

Les émotions partagées sont un langage plein de nuances. De multiples informations sont échangées, sans le secours des mots, entre nos trois cerveaux de la tête, du cœur et ds intestins. Et, si depuis Pasteur l'on connaît bien la nature contagieuse des maladies, la contagion des émotions reste un mystère à peu près total pour la plupart d'entre nous. Dans le domaine de la contagion émotionnelle, les gens à qui on a appris qu'il est convenable de dissocier le mental et la pensée du corps sont comme des handicapés. Ils sont aveugles à d'énormes masses d'informations qui transitent par d'autres canaux que les mots. Mais lorsque vous devenez capables de percevoir consciemment les messages de votre corps, les désirs de votre coeur, vous devenez comme celui qui voit au royaume des aveugles. Non seulement vous développez une authentique empathie, une véritable compréhension de l'autre, de ce qu'il essaie de vous communiquer et de ce dont il a besoin, mais vous accéder à un autre niveau de guidance. Les chevaux sont des maîtres dans l'enseignement de cette dynamique des émotions partagées et de la communication non-verbale.

Ce sont ces facultés de leadership, de guidance, et d'intelligence émotionnelle que les peuples nomades ont su garder et développer, et dont nous parlerons mercredi 19 mars.

Le langage du souffle est intelligence du cœur. Quand tu utilises tout ton corps comme un organe de perception, tu embrasses pleinement le monde et tu perçois plus clairement quelle y est ta place. Cette idée que nous avons que nous serions des êtres séparés n'est qu'une illusion. Dans l'intelligence du cœur, les séparations s'effacent.

Comme le disait Linda pendant notre formation : "si tu as un cerveau dans le cœur... c'est qu'il t'est donné pour t'en servir"!

Avec au cœur le désir de partager cette vision avec vous,

Cordialement

Sylvain Gillier - Imbs

Extraits et traduction libre de

"The Way of the Horse" par Linda Kohanov, Editions New World Library, Chapitre 9, Le langage du souffle,

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