La lettre de Sylvain - décembre 2013

Ne me mets pas de barrières!

Ce matin, après plusieurs semaines consécutives de pluie glaciale et de nuages gris, un beau soleil clair d'hiver est apparu dans un grand froid sec. Les rayons obliques étaient lumineux, propres, réconfortants, éclairant tout et semblant mettre en relief le paysage pour exprimer, par des formes lumineuses, le silence intérieur glacé de ce froid hivernal.

Dans la forêt, la lumière faisait tout scintiller. Les branches noires des pruniers sauvages, tordues, couvertes d'épines et de mousses, portaient des gouttes de rosée gelées qui brillaient d'éclat de diamant, les transformant en arbres de Noël étincelants. J'aime le froid, et j'étais déjà heureux à l'idée d'aller marcher dans la forêt et de traverser les ruisseaux et les mares gelées. Les paysages naturels produisent sur moi un effet de changement de conscience, des inspirations, des sentiments intérieurs et des visions appartenant aux domaines de l'inexprimable. Quand mes chevaux m'accompagnent dans ces errances forestières, des idées fulgurantes me traversent, belles mais intraduisibles, me faisant parfois me dépêcher de rentrer prendre des notes, de peur que ces flammes intérieures ne s'éteignent.

Je suivais les pistes des biches et des chevreuils, dans de vastes clairières de joncs et de carex pris par le gel, serpentant entre des bosquets de vieux saules, d'aulnes et d'aubépines. Les animaux abondent dans ces parties sauvages de la forêt, parce qu'il n'y a ni route , ni clôtures, ni chemin qui y mènent. Ce n'était pas très loin de la civilisation, mais on y avait une impression de vie sauvage et d'éternité. A cheval, je rencontrais presque à chaque fois de grands cerfs et leur harde de biches fuyantes, ou de vastes familles de sangliers.

Près de la grande clairière, au bord d'un petit lac entièrement gelé, inondé par les rayons du soleil, je pris un moment pour profiter de ces instants de solitude rayonnante. Aussi loin que mon regard portait, pas de barrières, pas de routes, pas de clôtures. Je plongeais mon regard dans les roseaux et les carex raidis par le gel, sous les noires frondaisons des chênes avec leurs veines sinueuses. Je songeais aux peuples nomades qui vivent sans barrières, les amérindiens dans les grandes plaines du nord, les Peuls d'Afrique, les Thraces d'il y a 6000 ans, parcourant les Balkans de la Turquie à l'Adriatique.

"Ne me mets pas de barrières". Pas de clôtures, pas de routes, pas de chemins. Le point de gravité de la structure sociale des peuples nomades, c'est le rayonnement d'une personne, sa vertu intérieure manifestée. Pour les Peuls, peuple de cavaliers et d'éleveurs de buffles, la retenue est la vertu la plus haute. Les Peuls sont célèbres dans toute l'Afrique pour leur capacité à diriger de grands groupes de buffles et de taureaux en liberté, avec une ou deux personnes, sans aucunes limitations, clôtures ou contentions. Le peuple Peul est maître dans l'art du leadership sans barrières.

Le sens de l'abnégation et la maîtrise émotionnelle sont portés si loin que l'une des cérémonies d'initiation à l'état d'homme adulte Peul est le "sharo". Lors du Sharo, il faut accepter d'être battu publiquement, sans avoir rien fait pour mériter ce châtiment, et sans manifester aucun sentiment de revanche.

Développer l'intelligence sociale dans un mode non-prédateur, apprendre à se tenir dans une situation de vulnérabilité sans paniquer, et ne pas utiliser les faiblesses des autres pour en tirer profit , ce sont des savoir-faire sociaux indispensables dans un mode de vie nomade, où il n'y à "pas de barrières". Le Sharo, c'est la démonstration de l'héroïsme émotionnel au service de la communauté, comme le dit Linda Kohanov, une condition indispensable chez ces peuples en interaction constante avec de grands animaux en liberté. Quel contraste avec la vie quotidienne urbaine d'un employé "lambda" dans un pays occidental dit civilisé, enfermé toute la journée derrière un écran d'ordinateur, esclave d'innombrables barrières, signaux et limitations. Et je dois dire que, bien souvent, ce ne sont pas les barrières physiques qui posent le plus de problèmes, mais bien les limites émotionnelles: les relations hiérarchiques, le comportement prédateur d'un collègue de bureau, le non-sens et l'hypocrisie, les autoroutes de la pensée unique.

Comme je regardais le soleil s'abaisser sur l'horizon, au-dessus du petit lac des oiseaux passaient. Je ressentis une conscience de l'unité fondamentale entre tous les êtres vivants, le corps, la personne, n'est qu'une petite partie du champ de rayonnement. C'était une compréhension intérieure, presque impossible à expliquer. J'avais aussi ressenti cette sensation d'unité avec mes chevaux, en montant à cru en pleine nature, formant un seul corps avec eux. Le champ de la planète englobe tout, mais la planète elle-même n'est qu'un minuscule point dans le ciel noir. Je voyais au loin des grands animaux, sans doute des biches se mettant en route au crépuscule pour brouter dans un champ. Tout l'espace de la forêt est leur champ de rayonnement. Je me voyais moi-même comme un minuscule point, et tout le champ qui m'entourait, les amis, la famille, les collègues, les animaux, était comme un petit monde. C'était comme si ma personne était attachée au pourtour d'une roue, comme si moi "moi" formait le petit plomb d'équilibrage sur la jante de la roue en mouvement. Je voyais la sphère du cosmos qui entourait la terre, l'atmosphère brillante, le souffle du vent, le soleil qui lentement allait éclairer, 10 000 kilomètres à l'ouest, les plaines désertiques du sud de l'Arizona où, il y a encore une semaine, je me trouvais encore.

Je pensais à ce que Linda Kohanov, l'écrivain auteur du "Tao du cheval", me disait là-bas. Le pouvoir de la communauté, le "pouvoir de la harde", ce sont les attractions, les répulsions, les orbes et les cercles de nos petites personnalités. Tout cela, les tempêtes comme la douce brise, ce sont les dynamiques de l'intelligence sociale. Je pensais au fait que, jusqu'au XVe siècle en Europe, les évènements météorologiques étaient universellement reconnus comme des signes précurseurs d'évènements sociaux. Un Paracelse, médecin du XVe siècle, les appelait " les météores". Les tornades présageaient des révolutions, les étoiles filantes étaient le signe de l'arrivée d'esprits éclairés. Les amérindiens que j'avais rencontré dans l'Arizona voyaient eux aussi derrière l'orage, la pluie ou les vents, l'action des esprits naturels, d'animaux fantastiques et de l'âme du monde.

Là bas, dans son ranch au milieu du désert, Linda Kohanov nous avait expliqué en détail les quatre composantes du leadership des peuples nomades, que les chevaux excellent à enseigner. Les Peuls d'Afrique, célèbres pour leur capacité à diriger des troupeaux de taureaux en espace ouvert sans barrières, ou les peuples amérindiens qui mènent leurs chevaux en liberté sans aucun enrènement. Comme les chevaux, les peuples nomades peuvent différencier les différents rôles de la dynamique subtile des relations, le leader, le compagnon, et le dominant. Celui qui nourrit n'est pas celui qui protège, et c'est un autre encore qui donne la direction du mouvement. Quant aux prédateurs...les chevaux en ont très peur. Animaux de proie, leur survie dépend de leur aptitude à détecter le moindre signe de prédation dans leur environnement - y compris humain. Ils excellent dans cet art, je l'ai constaté de nombreuses fois au cours des séances de thérapie assistée par le cheval, où le cheval agit, en complète liberté, en présence d'un humain. Au moindre signe, même inconscient, d'incongruence ou d'émotion inconsciente non maîtrisée, leur regard devient vague, la connexion se coupe, leur démarche se fait hésitante. Le cheval est un miroir de nos émotions, et aussi des émotions derrières les barrières de nos pensées.

En marchant sur le chemin du retour chez moi, je croisai un affut de chasseur. L'homme n'est il pas le prédateur ultime, le plus insensé, le seul être vivant prêt à détruire intégralement son champ de vie, à réduire en esclavage ses semblables, et à s'enfermer dans un système de prédation institutionnel où rares sont ceux qui échappent aux coups de griffe et de crocs? Le monde de l'équitation, en manèges ou en concours, n'est il pas, bien souvent, un monde de limitations, de mors et d'éperons où la monture est conduite de force entre des barrières physiques ou virtuelles? Les chevaux se plient au pouvoir du prédateur, mais de mauvaise grâce! En développant une intelligence non-prédatrice, la confiance s'installe. Bien souvent, quand je sors en promenade, une de mes juments suit en liberté celle que je monte. Ou bien, je marche en tête, suivi à quelques mètres par les chevaux en liberté, ils s'arrêtent quand je m'arrête, regardant à droite et à gauche avant de traverser une route, parfois sous les regards vaguement inquiets, franchement réprobateurs ou carrément paniqués des cavaliers que je croise.

Être avec les chevaux, découvrir la sagesse du non-prédateur, c'est un des derniers espaces de liberté de nos sociétés automatisées, urbanisées, de nos vies découpées et de notre mental parcellisé.

Comme le titrait le dernier numéro de science et vie, le cheval reste aujourd'hui encore "l'atout maître de l'homme", l'animal qui s'immisce dans la vie humaine, prête sa force, donne sa vitesse. Sans le cheval, "il eut été impossible de gouverner l'État", ni de se déplacer. Les barrières du mental ouvertes, l'unité avec le monde animal peut devenir une réalité qui change toute notre vie. Le cheval, symbole de pouvoir, est encore et toujours prêt à nous porter sur ses ailes. Habitant des mythes humains, il fait résonner ses sabots " sur le plafond des songes" à l'imagination de nos âmes.

Alors, toi qui veux le connaître, l'aimer et par là découvrir qui tu es vraiment, souviens toi de son message : "ne me mets pas de barrières"!

Sylvain Gillier - Imbs

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