La lettre de Cheval Communication - Octobre 2013

La forêt de Rambouillet est un des derniers endroits au monde où l'on pratique encore la chasse à courre dans sa forme la plus classique. J'ai le privilège, assez douteux, à vrai dire, d'habiter pas très loin d'une des arrivées de ces chasses traditionnelles.

Un soir, il y a quelques semaines, lors de l'ouverture de la saison de chasse, alors que j'écoutais les brames des cerfs, leurs cris rauques déchirant l'obscurité, leurs formes vagues esquissées dans la brume, j'ai croisé à une lisière de forêt un de ces équipages de chasseurs,

de grands chevaux de selle harnachés d'une double bride, les cavaliers vêtus du costume traditionnel rouge vif, le poignard au coté, les éperons aux longues bottes de cuir noir, entourés de la meute des chiens excités à la perspective de plonger leurs crocs dans la chair vivante.

Les sonneries de cor, les aboiements, le piétinement des chevaux, la bave aux babines des chiens déjà prêts à la curée: j'avais la sensation de me trouver devant une armée prête à se mettre en marche. Je reconnus un des chasseurs: c'était un voisin que parfois, je croisais, un homme d'une cinquantaine d'années, grand, raide, un homme avec des principes, un gardien des valeurs traditionnelles françaises. Il me salua d'un geste un peu hautain de sa main gantée de blanc. Je le regardai: son visage était déformé par l'excitation et la fatigue. Lors d'un galop à la poursuite d'un cerf, sa joue avait heurté une branche et elle était balafrée d'une longue estafilade, le sang avait dégouliné puis taché la pommette jusqu'à la lèvre, donnant à son visage une expression effrayante de bête fauve. Je croisais son regard, croyant me faire plaisir il sortit d'un sac une patte de cerf, fraichement coupée, couverte de sang séchée, grossièrement découpée au couteau, dont la peau pendait de part et d'autres et me la tendit, attendant sans doute en retour une remarque sur ses qualités de chasseur. Dans cet instant, tout mon corps glacé d'une sensation de dégout, j'eus une vision intuitive de ce qu'est la prédation humaine.

Le comportement prédateur est une des composantes principales de notre vie d'aujourd'hui. La compétition, la prédation, la lutte pour les ressources naturelles, sont enseignées à nos enfants depuis la maternelle et jusqu'à l'université. Comme dans une harde de prédateurs, celui qui n'est pas capable de chasser avec les autres, qui est trop faible, qui est trop empathique ou qui montre des signes de faiblesse est impitoyablement banni du groupe par les autres. L'exercice de la prédation est un rituel social: il faut affirmer sa supériorité, sa suprématie, sa dominance. Ceux qui ne le font pas, hommes ou femmes, sont déconsidérés. On les appelle "les faibles". Les rois de France , au 17èeme siècle, assuraient leur suprématie par l'exercice ritualisé de la prédation, organisant continuellement des chasses à courre, dont j'étais devenu le spectateur involontaire d' un des derniers prolongements. Depuis des millénaires, l'homme se comporte comme un prédateur dans son milieu, conquérant, asservissant les plus faibles, exploitant toutes les ressources naturelles et humaines, et la prédation institutionnalisée est devenue une partie de notre société et de notre propre être.

Le message impérialiste, celui de l'empire romain d'il y a deux mille ans comme celui des USA d'aujourd'hui, c'est le capitalisme, l'économie de marché, la justification philosophique de la prédation humaine par l'acquisition de toujours plus de richesses. Au début de notre êre, la prédation s'exprimait par l'esclavage. Aujourd'hui, elle s'exprime par l'économie de marché et la compétition économique, ce qui aboutit finalement à une situation similaire, où les plus faibles sont utilisés comme nourriture pour les plus forts.

Dans son ouvrage récent, "The power of the herd", l'auteure américaine Linda Kohanov explique que, il y a environ 6000 ans, à la fin du Néolithique, dans les derniers soubresauts de la dernière grande glaciation, et alors que le climat se réchauffait lentement, permettant la culture des céréales et l'établissement de cités fixes, les populations des chasseurs-cueilleurs se sont séparés des tribus nomades d'éleveurs - pasteurs. Pendant longtemps, ces deux populations existèrent simultanément, en une polarité ente les valeurs d'échanges matériels et de spécialisation rendus possibles par les villes, et les valeurs sans doute plus spirituelles des peuples nomades: la présence à la nature, la communauté avec les animaux, l'itinérance, la retenue, la patience, la danse, en un mot l'unité avec les rythmes du monde. Le message chrétien, tel qu'on peut le lire dans la Bible, est, sans aucun doute, centré sur la symbolique de ces tribus de pasteurs nomades qui sont, ironiquement, devenues pour la plupart musulmanes ou soufies, comme la communauté des Peuls , au Mali, au Nord du Cameroun et au Sud de la Tunisie. Les grands pays capitalistes, eux, et les Etats - Unis en tête, se disent ouvertement ou non chrétiens, et, toujours l'ironie de l'histoire, luttent activement contre les fanatismes musulmans portés par les peuples nomades. Les interventions militaires en Irak ont ciblé systématiquement des sites historiques de la Mésopotamie, le premier berceau des peuples nomades, comme si la puissance impérialiste voulait effacer de la surface de la terre tout témoignage d'une civilisation fondée sur la coopération et non la compétition. Je crois que l'on pourrait voir l'intervention militaire récente de la France au Sud du Mali dans ce cadre, bien que, évidemment, on ne puisse pas établir de généralités.

De manière plus scientifique, des chercheurs actuels ont découvert que, dans ces populations nomades, dont la survie dépend du bétail - la nourriture principale des Peuls d'Afrique est constituée de lait et de fromages - les contacts quotidiens avec de grands herbivores et leur traite déclenche en réaction une production accrue d'une hormone de l'hypophyse, l'ocytocine. C'est l'hormone produite habituellement par les femmes allaitantes. Les actions de cette hormone s'opposent en tous points à celles de la testostérone, l'hormone du comportement masculin agressif et de l'attaque. Des taux élevés d'ocytocine favorisent le don, la communauté, le partage et l'acceptation de l'autre. Ce sont bien ces valeurs que l'on observe dans les sociétés nomades, des Peuls aux peuplades nomades amérindiennes. La sécrétion de cette hormone semble aussi déclencher une réaction de la glande hypophyse et des structures voisines du cerveau, modifiant les circuits du cerveau et les zones d'activation du cortex cérébral et du cerveau limbique, le cerveau des émotions. C'est pour moi un des fondements scientifique de la "sagesse de la proie", ce mode de pensée particulier, non directif, ouvert aux possibles, sans déduction directe, la "logique oblique", comme le dit le Dr Hamilton, auteur d'un livre sur "L'esprit du Zen et l'esprit du cheval". C'est un mode de pensée fondamentalement non-prédateur, opposé dans de nombreux aspects à la pensée causale et directive du prédateur - chasseur. Ce mode de pensée tend à diminuer les manifestations du stress et la tension artérielle. Ainsi, des chercheurs ont-ils démontré que le contact régulier avec des animaux est aussi efficace qu'un médicament tel que le captopril pour faire baisser la pression artérielle.

Les chevaux sont des maîtres de la pensée non-prédatrice. Ceux qui vient souvent en compagnie de ces quadrupèdes vous le diront: les équidés ont une excellente mémoire, ils n'ont pas de territoire, mais ont une faculté de présence à l'autre, de calme, d'apprentissage et d'adaptation à de nouvelles conditions qui confine parfois à l'incroyable. Des chevaux peuvent, par exemple, apprendre en une seule fois un comportement qu'ils peuvent reproduire plusieurs années après . J'ai moi même fait l'expérience d'un cheval qui se souvenait sans aucune hésitation du chemin menant à une prairie, sur plus de 10 kilomètres, alors qu'il n'avait fait ce trajet qu'une seule fois plus d'un an avant, et qui me proposa un chemin alternatif obliquant au travers de la forêt. Un ami qui organise des stages thérapeutiques avec des chevaux depuis plusieurs dizaines d'années me disait qu'il n'est pas rare qu'un cheval se souvienne de ce qui s'est passé avec une personne en particulier lors d'une seule séance, et reconnaisse ce même apprentissage avec le même personne des années plus tard, rétablissant avec cette personne la même atmosphère calme et sereine que lors de leur première rencontre.

A l'opposé, le comportement prédateur est essentiellement spéculatif: l'apprentissage des grands prédateurs opère par de multiples essais et erreurs, il est basé sur l'habitude, et ne tient pas compte de la réalité de l'autre. Les grands prédateurs, comme les lions ou les tigres - et même nos chats domestiqués ! - sont extrêmement territoriaux, et considèrent que ce qui vit dans leur territoire est leur "chose". Ils ne sont pas empathiques avec leurs proies, ce qui est logique, car s'ils ressentaient dans leur corps la douleur éprouvée par les proies qu'ils chassent, ils ne pourraient pas du tout chasser! Les prédateurs pratiquent la dissimulation et la manipulation, ils sont souvent vindicatifs, mais sont aussi assez craintifs dans des situations nouvelles ou imprévues, malgré l'image de "courage" que nous leur portons. Un groupe de lions, par exemple, n'attaquera un troupeau de buffles que poussé par la faim, et s'attaquera en priorité aux plus faibles dans le troupeau, les jeunes, les malades ou les individus isolés. On peut voir sur [Youtube|http://www.youtube.com/watch?v=LU8DDYz68kM] cette vidéo assez incroyable, filmée dans une réserve africaine, d'un groupe de lions attaquant un petit bufflon et tentant de le noyer dans une rivière, puis de tout le troupeau de buffles qui contre attaque et fait fuir les lions!

Alors que des troupeaux de chevaux trouvent rapidement une dynamique de fonctionnement hiérarchique dont tout le groupe bénéficie, dans une harde de lions ou de tigres, il y a un conflit perpétuel pour occuper la première place, et les actions de représailles des plus forts contre les plus faibles ne sont pas rares.

Il ya quelques jours, j'ai vu entrer dans mon cabinet un très vieux monsieur, tout courbé par l'âge, qui marchait en boitant de manière bizarre. Lorsque je lui demandait la raison de cette boiterie, il me raconta l'histoire suivante: dans ses jeunes années, il était en poste au Vietnam, alors l'Indochine française, et avait la responsabilité de plusieurs villages de forêt. Des habitants vinrent lui demander d'agir pour éliminer un tigre mangeur d'homme, qui avait déjà fait plusieurs victimes, des jeunes enfants du village. Les hardes de tigres chassent de leur groupe les tigres devenus trop vieux ou trop malades pour chasser avec le groupe, et ces tigres solitaires s'en prennent alors parfois à des enfants, car ils sont des proies faciles pour eux. Le vieux monsieur me raconta que les chefs des villages l'assurèrent que le tigre était tellement vieux et faible que le tuer ne serait pas bien difficile. Mais il voulut tout d'abord repérer le terrain, et un certain jour alla marcher sur les bords d'un lac où le tigre avait été aperçu quelques jours avant. En réalité, le fauve n'était ni faible, ni malade, et il suivit cet homme en se cachant dans les hautes herbes et, cherchant un moment favorable, alors que l'homme était assis, il se prépara à l'attaquer en prenant la position typique du chat qui va bondir sur sa proie. A ce moment, juste avant que le tigre ne bondisse sur lui, mon patient me raconta qu'il eut le réflexe de se relever brusquement. Il était très grand, presque deux mètres, et le tigre fut totalement décontenancé par cette haute stature, complètement inhabituelle pour lui - car les vietnamiens sont souvent de petite taille. Ne sachant plus quoi faire, déséquilibré et déstabilisé par cette situation imprévue, il fit un petit bond, retomba un mètre devant l'homme, et se mit à ramper tout près du sol. Il attaqua mon vieux patient en le mordant à une jambe, ce qui lui sauva probablement la vie, car l'homme put alors saisir son fusil et appeler à l'aide. Mais il garda toute sa vie de cette aventure des séquelles à sa cheville, qui le faisaient boiter.

Dans le monde d'aujourd'hui, j'ai observé beaucoup de similitudes avec le comportement prédateur d'un fauve comme ce tigre mangeur d'hommes du Vietnam. Les prédateurs utilisent habituellement les faiblesses des proies pour les attaquer, et c'est un comportement malheureusement devenu habituel de la part d'un supérieur hiérarchique dans les entreprises que de tenter de déstabiliser un subordonné en lui faisant honte en public ou en révélant ses faiblesses ou ses erreurs lors d'une réunion. Ce comportement n'est jamais celui de groupes de chevaux ou des grands herbivores où, au contraire, les plus forts protègent les plus faibles de menaces ou de dangers éventuels. La tendance à la compétition dans les sociétés capitalistes est très comparable aux comportements dans les hardes de prédateurs: l'affirmation du droit du plus fort, le refus de la faiblesse et des erreurs, la compétition continuelle, les petites et les grandes vengeances et la tendance à faire les choses tout seul en se cachant des autres pour en tirer les avantages.

Le système de pensée de la prédation trouve même une justification philosophique par les théories du Darwinisme et de la lutte de tous contre tous en compétition des ressources naturelles.

Or, le comportement prédateur n'est pas une règle universelle dans le monde animal, et de loin. Dans la nature, le comportement le plus fréquent est celui de l'évitement du conflit. De très nombreuses espèces animales évitent la confrontation chaque fois qu'ils le peuvent, au lieu de lutter et d'attaquer l'autre, car cela dépense moins d'énergie de fuir, ou de disparaître, que d'attaquer.

Un spécialiste du comportement animal d'origine Russe, Kropotkine, étudia au début du siècle dernier cette loi de comportement, qu'il appela la loi de l'aide mutuelle. Kropotkine donna de nombreux exemples d'aide et de coopération inter-espèces, et en déduisit un système philosophique radicalement différent de celui de Darwin, celui de la collaboration et non de la compétition pour des ressources limitées.

Selon [Kropotkine|http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Kropotkine], seule une morale basée sur la liberté, la solidarité et la justice est à même de dépasser les instincts destructeurs qui eux aussi font partie de la nature humaine. Dans ce but, la science se doit de suivre des fondements éthiques, et non pas des principes théoriques sans âme. La recherche des structures sociales est la clé de la connaissance des besoins humains, base du développement de la société libre. Kropotkine affirme que la coopération et l’aide réciproque sont des pratiques essentielles dans la « nature humaine ». Si l’on en vient à renoncer au principe de solidarité par cupidité, alors on tombe dans la hiérarchisation sociale et le despotisme. Kropotkine proposa la création de communes auto-suffisantes, supprimant les différences entre les villes et la campagne, sans appliquer le principe capitalsite du bénéfice individuel maximum, mais avec un autre principe plus juste et plus égalitaire : « chacun selon ses besoins », principe qui repose sur la collaboration et l’entraide. Son projet social - malheureusement jamais appliqué dans sa forme pure - nous fait retourner aux premières société humaines, et à des valeurs prônées encore aujourd'hui par les société nomades ou les spiritualités amérindiennes.

Les sociétés capitalistes, bien évidemment, font une publicité infiniment plus grande aux théories de Darwin qu'à celles de Kropotkine, et cela est compréhensible, car leur survie en dépend!

Elevant le débat sur le niveau spirituel, John Welwood, un psychologue américain converti à un mode de vie bouddhiste, va plus loin en proposant une notion spirituelle tirée des enseignements du Bouddha, le concept de co-dépendance.

Par la co-dépendance, ou l'évolution inter dépendante, notre propre évolution spirituelle dépend de l'évolution de toutes les autres formes de vie, et il est donc dans l'intérêt de celui qui veut s'élever dans les mondes spirituels d'aider toutes les autres formes de vie.

La co-évolution peut remplacer la prédation, et je crois que cela est un facteur déterminant pour le changement de nos consciences.

Espérant avoir l'occasion de co-évoluer avec vous ;)

Avec les salutations bien amicales de ma part et de celle de toute l'équipe à deux et quatre jambes de Cheval Communication,

Sylvain Gillier - Imbs

A l'affiche